OBSERVATOIRE NATIONAL DE LA PAUVRETÉ ET DE L’EXCLUSION SOCIALE L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

Le regard porté sur autrui constitue l’un des véhicules les plus puissants des préjugés sociaux. Plus violent qu’une insulte, le regard qui se détourne peut manifester une volonté d’indifférence, le choix de ne pas reconnaître l’autre comme suffisamment digne d’être perçu.
« Pour se rendre invisible, n’importe quel homme n’a pas de moyen plus sûr que de devenir pauvre » écrivait Simone Weil (1953). Cette auteure n’a eu de cesse d’essayer de comprendre le lien entre les conditions objectives d’existence, le regard porté sur l’individu, et celui que l’individu porte sur lui-même, cherchant à cerner ce cercle vicieux conduisant une partie des personnes pauvres à basculer dans la marginalisation sociale, parfois jusqu’à l’oubli, à la disparition sociale. Pour lutter contre l’invisibilité sociale, Simone Weil proposait non pas d’accorder plus de droits aux citoyens, comme on aurait pu s’y attendre, mais d’exiger d’eux plus de devoirs envers l’être humain (Janiaud, 2012). Obliger à agir ceux dont l’indifférence est la cause de l’invisibilité de certains, plutôt que d’attribuer aux invisibles des droits qu’ils n’ont déjà plus suffisamment de force pour revendiquer par eux-mêmes, telle était la volonté de Simone Weil.
Mais l’invisibilité des pauvres n’est pas seulement sociale au sens strict du terme. De nombreux travaux ont contribué à promouvoir une interprétation plus large de ce phénomène. À l’invisibilité sociale se sont ajoutés l’invisibilité politique, l’invisibilité médiatique, ainsi qu’une forme d’oubli de certaines catégories de population par l’action publique (Beaud et al., 2006 ; Rosanvallon, 2014). Les invisibles seraient aussi ceux que les chercheurs n’étudient pas, ou peu, soit tous les groupes dont les difficultés spécifiques n’ont pas encore été analysées par les sciences sociales (Gatti, 2003). Ce caractère multidimensionnel évoque une « invisibilité sociétale » plutôt que sociale. Qu’elle soit sociale ou sociétale, l’invisibilité peut être subie ou choisie. Un tel choix s’effectue dans le cadre d’une stratégie offensive ou bien défensive. Ainsi, certaines catégories de la population organisent-elles fréquemment une forme d’invisibilité sociale, tel ce couple d’acteurs américains ayant acquis une demeure en Provence dans laquelle ils se rendent discrètement et dont ils ne sortent jamais, se rendant ainsi invisibles aux regards des habitants1. Une telle stratégie revient à revendiquer un certain droit à l’oubli. À l’inverse, des personnes pauvres font le choix de cacher leurs difficultés à leur environnement social ou aux institutions, par crainte d’être stigmatisées. Cette invisibilité choisie témoigne d’une stratégie de résistance.
1. Cf. l’article de L’Express, « Angelina Jolie et Brad Pitt critiqués par leur voisinage de Miraval », L’Express Styles, le 3 août 2015.
Le Rapport de l’ONPES 2016 I 7

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Le « Port Huron Statement » du Students for a Democratic Society (SDS) : entre idéalisme démocratique et programme politique novateur

Introduction : vers un mouvement contestataire étudiant
Auteur et théorie politique
Approche thématique du « Port Huron Statement », document novateur et rejet de la politique américaine

Portée du « Port Huron Statement » : programme politique de toute une génération – Démocratie américaine

Introduction : vers un mouvement contestataire étudiant
Le Students for a Democratic Society (SDS), mouvement-phare des étudiants appartenant à la Nouvelle Gauche contestataire des années soixante, était le successeur de l’Intercollegiate Socialist Society (ISS), organisation d’étudiants fondée en 1905 par Upton Sinclair, Clarence Darrow et Jack London. En 1913, l’ISS comptait des chapitres sur 64 campus américains. En 1917, elle changea de nom pour devenir la League for Industrial Democracy (LID) et compta plus de 3 000 membres en 1931, présents sur plus d’une centaine de campus. Durant les années cinquante, la LID, conformément à la décision de son bureau central, autorisa l’arrivée de non-étudiants, en particulier de travailleurs, en son sein (Semidei, 38-40). L’idéologie de la LID mettait l’accent sur un socialisme plus démocratique privilégiant une doctrine libertaire d’ordre civique qui se démarquait ainsi du communisme, jugé trop sectaire et exclusif. Progressivement, elle tenta de se donner une image à la fois plus jeune et plus séduisante qui devait inciter les étudiants à rejoindre la Student League for Industrial Democracy (SLID). Cette décision stratégique d’élargir le recrutement se solda par l’affaiblissement de l’organisation. En effet, les causes que ces deux groupes s’employaient à défendre étaient trop diverses, d’où un certain désordre dans leurs actions. Il s’agissait aussi bien de lutter contre la pauvreté, le chômage, le racisme et pour les droits civiques, que contre l’impérialisme américain ou la politique extérieure menée par Washington. Vers la fin des années cinquante, les deux groupes étaient en perte sensible de notoriété et s’affaiblissaient de façon inquiétante. La SLID décida donc de renaître de ses cendres, et sa métamorphose devint réalité lorsqu’en janvier 1960 elle prit le nom de Students for a Democratic Society. La première préoccupation du SDS fut de recruter de nouveaux étudiants afin de se constituer une base saine, dynamique et active, et montrer qu’un souffle nouveau l’animait. Dès lors, le SDS s’efforça de se présenter comme un mouvement soudé, plus homogène, qui se voulait crédible et déterminé. Les membres du SDS qui se réunirent en juin 1962 à Port Huron (Michigan) dans les locaux du syndicat des camionneurs (United Auto Workers) se sentaient impliqués dans le combat des Noirs. Parmi eux, Thomas Emmet (Tom) Hayden avait soutenu les Noirs dans le Sud et milité pour qu’ils soient traités avec les mêmes égards que les Blancs. Sa femme Sandra, qui était elle-même membre actif du Student Non-Coordinating Committee (SNCC), l’avait entièrement converti à la cause noire. Le but de la convention était d’adopter après analyse, discussion et refonte, le texte sur lequel Hayden travaillait depuis plusieurs mois : « The Port Huron Statement » (PHS). Ce document devint immédiatement le manifeste du SDS et le texte majeur de la Nouvelle Gauche américaine. Le thème-clé abordé par Hayden était la démocratie de participation (« participatory democracy »), thème qui allait devenir le credo de la Nouvelle Gauche.

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