L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

L’invisibilité politique et les lacunes de l’action publique

Quatre ouvrages majeurs ont marqué la sociologie française contemporaine de l’invisibilité sociale. De La misère du monde de Pierre Bourdieu (1993) aux Fractures françaises de Christophe Guilluy (2010), en passant par La France invisible de Stéphane Beaud (2006) et Le parlement des invisibles de Pierre Rosanvallon (2014), on assiste à la montée en puissance de l’intérêt accordé par cette discipline aux enjeux de reconnaissance sociale. Quatre ouvrages qui semblent réunis par un même souci de responsabilisation des acteurs politiques et, au-delà, de la communauté des citoyens. Réunis, aussi et surtout, par l’intuition que la notion d’invisibilité sociale peut contribuer de façon efficace à renouveler la sociologie de la pauvreté.

On distinguera deux approches. La première se donne pour ambition de donner à voir les difficultés et le vécu subjectif de « ceux dont on ne parle pas ». Ce « donner-à-voir » se fonde soit sur des enquêtes scientifiques (Bourdieu), soit sur les descriptions fournies par divers acteurs de la société civile (Beaud), soit sur les récits produits par les “invisibles” eux-mêmes (Rosanvallon). La seconde approche s’inscrit dans le cadre de la géographie sociale et vise à rendre visible un déplacement de la pauvreté depuis les métropoles vers le périurbain et le rural.
Toutes deux renvoient néanmoins à un enjeu de visibilité politique des nouveaux phénomènes de pauvreté et, à ce titre, ont effectivement donné lieu à diverses tentatives d’appropriation politique des enjeux d’invisibilité sociale.
La notion d’invisibilité politique

Il n’est pas d’autre domaine où les notions d’invisibilité et d’inaudibilité se chevauchent autant qu’en sociologie politique16. Trois groupes sociaux en particulier sont étudiés par les chercheurs sous l’angle de leur « inaudibilité
» : les minorités ethniques, les femmes et les populations précaires (Kokoreff, 2011 et 2014 ; Derville et Pionchon, 2005 ; Braconnier et
16. Plusieurs chercheurs vont jusqu’à utiliser les deux termes au sein d’un même titre : Liz Meerabeau, “The invisible (inaudible) woman: nursing in the english academy”, Gender, Work & Organization 12.2 (2005): 124-146 et Caroline Wanjiku Kihato, “Invisible lives, inaudible voices? The social conditions of migrant women in Johannesburg.” African Identities 5.1 (2007): 89-110.

Mayer, 2015). D’autres recherches sur l’invisibilité politique ont porté sur les homosexuels ou encore sur les jeunes filles des quartiers populaires (Sideris, 2011 ; Deville, 2007). Dans tous les cas, il s’agit d’analyser les raisons pour lesquelles ces catégories de publics ne participent presque jamais à la vie politique. Les conséquences de cette absence de participation correspondent à une ignorance des gouvernants des conditions de déroulement de la vie quotidienne de ces populations (Bourdieu, 1993, p. 1449). Leurs « voix » n’étant pas entendues, elles demeurent les grandes absentes des discours et de l’action politique ou encore, selon la formule de Loïc Blondiaux (2009), « les invisibles de la représentation politique ».

Leur absence de participation politique s’exprime d’abord par une abstention très forte lors des élections. Ensuite, par leur non-représentation au sein d’instances intermédiaires (associations politisées, partis politiques, syndicats, etc.). Enfin, par leur non-engagement dans la vie politique locale via leur non-inscription sur les listes électorales et la non-présentation de candidats lors des élections locales. Les investigations menées auprès de ces inaudibles/ invisibles de la représentation politique conduisent d’abord au constat que, lorsqu’on leur donne la parole, ils la prennent, preuve que leur silence/retrait est bien plus subi qu’agi. De plus, comme le remarque Michel Kokoreff dans le cas des habitants des banlieues, ces populations peuvent exprimer un rapport significatif au politique : les manifestations des habitants d’un quartier populaire à la suite du décès d’un jeune ou l’interpellation du maire de la commune sur les insuffisances de la politique de la ville constituent autant de façons de transmettre des messages – d’essayer de se faire entendre des représentants politiques.

Mais si les « minorités visibles » peuvent bénéficier d’un accès facilité aux canaux de la représentation politique, les personnes précaires des centres-villes, du périurbain et du rural font face à des barrières plus importantes, ce qui pourrait être l’une des explications à l’adhésion croissante d’une partie de ces populations à un vote se situant à l’extrême droite de l’échiquier politique. L’intérêt porté par les chercheurs et les médias au vote Front national constitue en tout cas l’un des moteurs de l’attention accordée aux « invisibles » et à ceux que l’on qualifie aussi d’« oubliés de la démocratie » (Miquet-Marty, 2015). Depuis l’élection présidentielle de 2007, en effet, les invisibles ou inaudibles font l’objet d’un intérêt aussi bien de la part de la communauté scientifique que des sphères médiatiques et politiques.

La sociologie, porte-parole des invisibles
Olivier Voirol (2005a) décrit les nouveaux axes de recherche associés à la notion d’invisibilité sociale par leur vocation à identifier « les processus par lesquels des groupes sociaux bénéficient ou non d’une attention publique ». Les ouvrages collectifs évoqués précédemment, de Pierre Bourdieu, de Stéphane Beaud et de Pierre Rosanvallon se donnent effectivement pour ambition de faire connaître les groupes sociaux qui ne bénéficient pas d’une attention publique significative. Mais, dans cette perspective, ces ouvrages ne s’intéressent pas tant aux causes de
l’invisibilité sociale qu’à ses conséquences en termes de souffrance et de stigmatisation. Leur ambition consiste à améliorer l’expression et donc la visibilité de ces catégories oubliées de la société.
Stéphane Beaud et Pierre Rosanvallon s’inscrivent tous deux dans la voie ouverte par Pierre Bourdieu avec La Misère du monde, publié en 1993. Dans cet ouvrage collectif, on trouve le fruit d’un travail d’enquête mené par un collectif de chercheurs qui a sillonné la France

durant trois ans, 8 la rencontre de ceux qui incarnent alors selon Bourdieu les formes contemporaines de la « misère » sociale. Les récits recueillis lors de ces entretiens constituent l’essentiel de l’ouvrage. Ils sont assortis de textes d’information, de commentaires et de données chiffrées, mais ces éléments explicatifs ne se trouvent pas organisés de façon 8 produire une trame d’analyse sociologique des causes de ces formes contemporaines de précarité ou de souffrance sociale. Au final, l’ouvrage de Bourdieu livre au public une série de témoignages recueillis de façon directe, sans intervention en amont des catégories sociologiques organisatrices qui, d’habitude, permettent dans un second temps de reconstituer les processus causaux. Cette tentative originale consistant 8 évacuer la méthodologie scientifique de l’entretien en sociologie, en dépit de son caractère novateur, a été critiquée justement pour son manque de rigueur et, partant, pour la faiblesse des conclusions scientifiques susceptibles d’en être dégagées17.

Une dizaine d’années après La Misère du monde paraît La France invisible, ouvrage collectif dirigé par Stéphane Beaud, Joseph Confavreux et Jade Lindgaard (2006). Celui-ci se distingue par l’accent placé sur les nombreux déficits de l’intervention publique en direction de ces populations en situations difficiles. Avec La France invisible, il s’agit moins de recueillir des récits de vie que d’offrir 8 des professionnels d’horizons divers la possibilité d’exprimer leur point de vue sur les catégories de publics concernées18. La première partie du livre – de loin la plus longue – s’organise autour des trente-six catégories d’« invisibles » identifiés par les auteurs, chacune de ces catégories bénéficiant d’une mise en regard portée par une enquête et par un entretien avec un spécialiste. La seconde partie du livre se trouve dédiée 8 une réflexion sur les causes de l’invisibilité sociale. Elle constitue, en ce sens, un apport analytique important 8 l’égard de la sociologie de l’invisibilité sociale. La principale limite de
cette analyse correspond toutefois 8 celle du champ disciplinaire dans lequel elle s’inscrit : les contributeurs y livrent une critique de la sociologie censée révéler les raisons de son incapacité 8 produire une connaissance appropriée des publics invisibles, mais ils n’évoquent qu’indirectement les causes proprement sociales et institutionnelles de l’invisibilité.

Au final, on trouve dans La France invisible une série de portraits et de réflexions dont l’ambition est clairement d’initier une nouvelle dynamique en sciences sociales, axées sur la transdisciplinarité. Il y va aussi et surtout d’une interpellation de la sphère politique 8 l’égard de son aveuglement quant aux explications sociales des phénomènes sur lesquels interviennent les décideurs. Pour autant, ainsi que l’ont remarqué plusieurs commentateurs, les éléments d’analyse développés dans l’ouvrage s’inscrivent dans le paradigme de la pensée bourdieusienne. À ce titre, ils abordent une sociologie de la domination sociale dont le propre n’est pas tant de contribuer 8 améliorer la capacité des individus et des institutions 8 garantir une reconnaissance sociale suffisante 8 tous, que de faire prendre conscience aux dominés de leur condition sociale pour les encourager – ainsi que l’ensemble des lecteurs – 8 devenir « des usagers critiques et responsables » (Gaudin, 2008 ; Vulbeau, 2007).
Le livre de Pierre Rosanvallon, Le Parlement des invisibles, se distingue d’emblée des deux ouvrages précédents en abordant l’invisibilité sociale comme un enjeu fondamentalement
17. Voir notamment la critique développée par Nonna Mayer (1995).
18. Sur la soixantaine d’intervenants de La France invisible, la moitié sont des chercheurs (en sociologie, en science politique, en droit) et l’autre moitié des professionnels (écrivains, scientifiques, journalistes, travailleurs sociaux, etc.).

démocratique. Si la démocratie consiste à construire un « monde commun », alors il est nécessaire d’y trouver une « commune connaissance » des membres de la société. Partant du constat d’une hypervisibilité médiatique de certains groupes défavorisés, il se donne pour objectif de rendre visibles ceux qui paraissent oubliés des médias. Pour y parvenir, il propose de recourir au récit de vie de ces oubliés pour favoriser l’avènement de ce qu’il nomme une « démocratie narrative ». Le récit de vie, dans ce cadre, doit servir de support à une meilleure représentation des invisibles. Faire connaître les invisibles vise à la fois à améliorer leur représentation d’un point de vue politique, et à encourager l’ensemble des lecteurs de ces récits à changer de regard sur ceux qui font l’objet d’un détournement du regard collectif.

La limite de la démarche entreprise par Rosanvallon se situe dans la réduction qu’il opère en considérant l’invisibilité comme un défaut d’expression et de représentation, évacuant ainsi une analyse structurelle du problème de l’invisibilité. Les récits de vie recueillis et publiés sur le site Internet associé à la démarche de Rosanvallon composent ensemble le portrait monographique de la France des invisibles, mais ils ne se trouvent rattachés à aucune analyse des causes structurelles qui ont conduit ces individus et ces groupes à, justement, devenir invisibles. On peut donc craindre que la sortie de l’invisibilité revendiquée à travers ce processus narratif soit très temporaire et qu’elle ne touche que les personnes qui, déjà intéressées par le thème de l’invisibilité, seront amenées à se rendre sur ce site Internet pour découvrir les très nombreux récits de vie qui s’y trouvent déjà postés au moment où ces lignes sont écrites19. Si l’alignement de tels « témoignages » ne peut qu’œuvrer en faveur d’une meilleure expression et donc d’une meilleure visibilité des invisibles, il ne peut suffire à porter la lutte contre l’invisibilité sociale.

Les trois ouvrages présentés sont réunis par leur même ambition de médiatisation du vécu subjectif des groupes en situation d’invisibilité sociale. Ils visent ainsi à combler le manque d’intérêt accordé par les médias traditionnels à ces situations précaires ou de souffrance sociale mais peu spectaculaires, tout autant qu’à interpeller la sphère politique sur la nécessité de mieux les prendre en compte dans l’élaboration des politiques publiques. Leurs limites, aussi, sont partagées : en juxtaposant des monographies et des récits de vie d’une quantité impressionnante de catégories parfois très vagues (« les jeunes »), très hétérogènes, difficiles à définir et pouvant se chevaucher, ils risquent de conduire à un éclatement de la notion d’invisibilité sociale, dont les analyses précédentes ont pourtant contribué à souligner à la fois la cohérence interne et l’utilité décisive à l’égard des enjeux de renouvellement de la sociologie de la pauvreté. En dépit de leurs limites, ces ouvrages ont contribué à placer la notion d’invisibilité sociale au cœur du débat scientifique et politique. Il s’agit maintenant de s’intéresser à l’appropriation politique, justement, de la notion d’invisibilité sociale. Le flou de cette notion a-t-il été évacué dans le cadre de cette appropriation ou bien, au contraire, les partis politiques ont-ils profité de cette relative indétermination pour utiliser cette notion sans se contraindre à intégrer les principales leçons qui se dégagent déjà des nombreuses interprétations et analyses développées par la communauté scientifique ?

19. Le 27 novembre 2015, plus de trois cents récits – certains sur seulement quelques pages, tandis que d’autres s’apparentent à de véritable petits livres – sont accessibles sur le blog http://raconterlavie.fr/

La géographie de la pauvreté invisible et son appropriation politique

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