L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

Au cœur de l’invisibilité sociale, le déni de reconnaissance

Depuis le début des années 2000, les travaux sur l’invisibilité sociale s’inscrivent dans le cadre du paradigme de la reconnaissance (Pagès, 2014). Cette notion permet de réunir dans une interprétation globale de l’invisibilité sociale les différentes caractéristiques aperçues jusqu’ici : le déni de reconnaissance d’une contribution positive aux activités du groupe (psychologie sociale), le déni de reconnaissance des difficultés spécifiques des groupes qui n’apparaissent pas sur un mode spectaculaire (sociologie de l’espace public médiatisé) et le déni de reconnaissance véhiculé par le regard des citoyens et des institutions et qui peut donner lieu à des stratégies de résistance reposant sur le choix d’une certaine invisibilité sociale (phénoménologie sociale).
Un double enjeu, éthique et épistémologique

Si cette association entre invisibilité et reconnaissance ne semble pas nouvelle, elle s’est trouvée confortée par les travaux du philosophe et sociologue allemand Axel Honneth. Sa théorie de la reconnaissance conduit à envisager l’invisibilité sociale comme se trouvant associée à un double enjeu, éthique et épistémologique. Éthique, dans la mesure où la

satisfaction de l’attente de chacun d’obtenir une certaine reconnaissance de sa valeur sociale constitue une condition nécessaire à l’intégration dans la société : « nous ne pouvons nous représenter l’intégration sociale que comme un processus d’inclusion qui se joue à travers des formes réglées de reconnaissance » (Honneth, 2004a). Épistémologique, car interroger les manifestations et la signification de l’acte de reconnaissance revient à produire une sociologie de la socialisation susceptible d’éclairer des phénomènes aussi fondamentaux que l’intégration et l’exclusion sociale : « Je me demande quels types de pratiques sociales sont institutionnalisés dans nos sociétés, de telle sorte que des formes de reconnaissance réciproque sont produites » (Honneth et al., 2008).
L’un des principaux intérêts de la théorie de la reconnaissance réside dans l’importance qu’elle accorde à la dynamique morale de la société et, partant, aux formes de souffrance psychiques engendrées par les dysfonctionnements des pratiques d’inclusion sociale. Honneth met en évidence les liens d’interdépendance entre les expériences individuelles et les processus sociaux. Dans sa théorie, des sentiments comme le mépris ou la honte retrouvent une légitimité épistémologique qui avait largement disparu au cours du XXe siècle. Ce philosophe issu de l’école de Francfort – dont il a pris la direction en 2001 – s’est en effet distingué de ses prédécesseurs en fondant ses réflexions dans une relecture de La phénoménologie de l’esprit de Hegel plutôt que du Capital de Marx. Cela lui a permis de placer l’intersubjectivité au cœur des relations sociales et de renouveler le regard porté sur les changements sociaux. Ainsi la théorie de la reconnaissance propose-t-elle des outils d’analyse des phénomènes sociaux reposant sur une identification des « invariants anthropologiques » des dynamiques sociales. Quelles que soient les formes d’intégration sociale propres à une société, en effet, leur analyse doit consister à révéler les dynamiques morales de la reconnaissance et les processus de lutte pour la reconnaissance qu’elles sous-tendent.

De l’invisibilité à la reconnaissance sociale

Comment passe-t-on de la simple perception d’un individu à la reconnaissance de ce même individu ? Axel Honneth distingue trois stades avant la reconnaissance :

• Invisibilité : on voit à travers moi, que cela résulte d’une dissimulation volontaire ou bien d’une invisibilité subie.

• Visibilité physique : on me voit mais on ne me reconnaît pas.

• Visibilité sociale : on me voit et on me connaît à travers certaines caractéristiques.

• Reconnaissance sociale : on me voit et on me reconnaît comme porteur d’une certaine valeur sociale.

L’invisibilité au sens littéral du terme renvoie à un fait cognitif de base qui a trait à la perception physique : elle résulte de désordres visuels ou de handicaps optiques. La visibilité physique traduit la perceptibilité physique : l’absence de déficience visuelle permet de percevoir autrui comme un individu distinct. Honneth introduit toutefois ici une subtilité importante selon laquelle la visibilité physique implique toujours une forme de visibilité sociale.
Percevoir les traits distinctifs d’un individu revient nécessairement à discerner qui il est d’un point de vue social. Autrement dit, l’identité d’une personne, dans la perception d’autrui, ne peut pas renvoyer à des caractéristiques strictement physiques :

L’invisibilité sociale
« C’est avec difficulté que nous disons de quelqu’un qui a été faussement identifié par le sujet percevant – par exemple, comme un voisin plutôt que comme la femme de ménage – qu’il n’était pas physiquement visible. D’un autre côté, nous ne pouvons pas simplement affirmer de cette autre personne qu’elle était visible pour le sujet percevant en question, puisqu’en fait, il n’a pas reconnu cette personne à un niveau élémentaire. Je suggère donc que la visibilité physique implique une forme élémentaire d’identifiabilité individuelle et, en conséquence, représente une première forme primitive de ce que nous appelons « connaître » (Erkennen) »15.
Ainsi la visibilité sociale suppose-t-elle de basculer dans une perception d’ordre non plus seulement physique, mais symbolique. Elle se trouve conditionnée par les expressions symboliques manifestes dans le cadre d’une communication directe comme les gestes ou les expressions faciales. Comment passe-t-on de la visibilité sociale à la reconnaissance sociale ? Il s’agit de passer de l’expression de la connaissance d’une personne (la reconnaissance de l’identité – Erkennen) à l’expression de la valeur positive d’une personne (la reconnaissance de sa valeur sociale – Anerkennen). De sorte que les signes utilisés pour exprimer la reconnaissance de l’identité ne sont pas les mêmes que ceux mobilisés en vue de reconnaître la valeur sociale.

Si la reconnaissance sociale peut légitimement faire l’objet d’investigations sociologiques, c’est en raison des très nombreuses déclinaisons possibles de cet acte social fondamental. Plutôt qu’une différence de nature entre la reconnaissance et l’invisibilité, Honneth affirme qu’il y va d’une différence de degrés – la reconnaissance peut être minimale (un salut respectueux) ou bien au contraire maximale (un sourire affectueux) – ainsi que d’une différence qu’Honneth qualifie de « modale », au sens où la reconnaissance peut s’inscrire dans trois « modes » distincts. Reprenant la tripartition opérée par Hegel entre la famille, la société civile et l’État, Honneth soutient que la reconnaissance peut s’inscrire dans trois modalités différentes :

• La reconnaissance affective confirme l’individu dans ses besoins affectifs et vise à fonder sa capacité à agir par lui-même, à être autonome : « Seule la solidité et la réciprocité de ces liens confèrent à l’individu cette confiance en soi sans laquelle il ne pourra participer avec assurance à la vie publique ».

• La reconnaissance juridique, via l’universalisme du droit moderne, pose une égalité de principe entre les personnes qui garantit le respect par autrui de l’autonomie individuelle et donc la possibilité d’agir : « c’est parce qu’un individu est reconnu comme un sujet universel, porteur de droits et de devoirs, qu’il peut comprendre ses actes comme une manifestation – respectée par tous – de sa propre autonomie ».

• La reconnaissance culturelle complète la reconnaissance juridique en apportant à l’individu, en plus du droit à agir de façon autonome, la valorisation sociale de sa capacité à agir : « les humains doivent encore jouir d’une considération sociale leur permettant de se rapporter positivement à leurs qualités particulières, à leurs capacités concrètes ou à certaines valeurs dérivant de leur identité culturelle » (Honneth, 2006).

Cette déclinaison de la reconnaissance sociale dans les trois sphères que sont l’amour, l’égalité et le mérite, constitue une avancée décisive dans l’analyse des phénomènes d’invisibilité
15. Honneth, 2004b. La citation est extraite de la page 139.

sociale. Elle inventorie les formes d’attentes que les individus peuvent légitimement avoir à l’égard des autres membres de la société et, ce faisant, permet de caractériser les « pathologies sociales » ou « pathologies de l’expérience sociale » qui affectent notre société (Dubet, 2007). Il n’existe pas une seule mais de multiples façons de devenir socialement invisible, et leur point commun réside dans le déni de reconnaissance qu’elles occasionnent.
En dépit de cette ambitieuse caractérisation scientifique de la reconnaissance et de l’invisibilité sociale, Axel Honneth fait l’impasse sur une forme d’invisibilité pourtant significative : l’invisibilité politique. Dépassant le strict cadre des relations intersubjectives, cette interprétation vise surtout à restituer l’articulation entre le sentiment d’invisibilité sociale de certaines catégories de population et la place qu’elles occupent dans les discours politiques ainsi que dans les catégories de l’action publique. Elle constitue, à ce titre, un intérêt majeur pour l’étude proposée dans ce rapport.

L’invisibilité politique et les lacunes de l’action publique

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