L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

Un révélateur des mutations de l’espace public

L’exercice de l’autonomie acquise dans le cadre de la vie privée suppose un retour dans des espaces de visibilité sociale. L’espace public doit donc être interrogé sous l’angle des opportunités et des contraintes qu’il offre en matière d’expression individuelle et collective. Par ailleurs, les analyses de la psychologie sociale sur la notion de vie privée amènent naturellement 8 s’interroger sur la situation de ceux qui ne bénéficient pas des conditions de base nécessaires au développement de l’autonomie. Dans une société où « l’injonction 8 l’autonomie » est devenue la règle, ceux qui en sont relativement dépourvus doivent pouvoir exprimer leurs difficultés 8 y accéder et revendiquer leurs besoins spécifiques. La place de plus en plus importante occupée par la notion d’invisibilité au sein de la
question sociale traduit-elle, de ce point de vue, une évolution particulière des caractéristiques de l’espace public ? À qui et 8 quoi s’étend l’espace public aujourd’hui ? Doit-on reconnaître une évolution des modalités de la visibilité sociale conditionnées par celui-ci ?

L’espace public : un lieu de production de la visibilité sociale
L’espace public constitue l’un des fondements des sociétés démocratiques. Si l’espace privé est propre 8 une personne ou 8 un groupe de personnes, l’espace public est un espace commun. En tant que tel, il constitue le lieu d’exercice de la citoyenneté, donc de la liberté. Hannah Arendt (1958) fut la première 8 fournir une définition de l’espace public, dont elle situe la naissance dans la Grèce ancienne, en tant qu’espace d’égalité de tous les citoyens, par opposition aux espaces inégalitaires de la sphère privée. L’espace public serait l’espace au sein duquel chacun peut exercer la pratique active de la citoyenneté, peut manifester sa spécificité, un lieu où s’expriment les différences et où chacun est libre d’« apparaître » :

« Le mot “public” (…) signifie d’abord que tout ce qui paraît en public peut être vu et entendu de tous, jouit de la plus grande publicité possible. Pour nous, l’apparence – ce qui est vu et entendu par autrui comme par nous-mêmes – constitue la réalité. » (Arendt, 1974, p. 19).

Si l’exercice démocratique de la citoyenneté se confondait dans la Grèce antique avec l’espace public (agora), le modèle des démocraties modernes renvoie 8 un gouvernement par la représentation politique. Dès lors, ainsi que l’a montré Jürgen Habermas dans sa thèse d’habilitation désormais célèbre, l’exercice de la démocratie ne peut plus se confondre avec l’espace public. L’auteur préfère désigner l’espace public comme une « sphère intermédiaire » située entre la vie privée et l’État. Cette sphère intermédiaire permet aux opinions publiques de s’exprimer, elle est le lieu dédié 8 l’usage public de la raison, par opposition 8 la vie privée et 8 l’État qui consacrent un usage privé de la raison (Habermas, 1988). C’est du moins ainsi qu’elle a fonctionné dans les premières décennies après l’avènement des démocraties modernes, au XVIIIe siècle, via notamment la multiplication des clubs de discussion et de débat politique.

Mais cet espace public « tampon » (Quéré, 1992, p. 79), « gouverné par la raison », a progressivement décliné pour devenir un lieu de confrontation entre un État (le système) de plus en plus interventionniste et un peuple (le monde vécu) passé de la posture de citoyen politique 8 celle de consommateur (Habermas, 1987). Cette mutation de l’espace
public s’est aussi trouvée déterminée par le rôle croissant des médias – d’abord la presse écrite puis, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, les médias audiovisuels. L’opinion publique n’est plus le produit d’un discours rationnel, elle se fabrique dorénavant à l’aide de publicité et de manipulation médiatique. Si l’espace public constituait un lieu privilégié permettant à chacun d’apparaître aux autres dans toutes ses spécificités, d’exprimer ses opinions et d’en débattre – un moyen, donc, d’éviter de tomber dans l’invisibilité sociale –, ce n’est plus le cas aujourd’hui.

D’Arendt et de Habermas, on doit retenir l’idée selon laquelle l’espace public conditionne l’exercice du gouvernement démocratique par la mise en visibilité, d’une part, des spécificités et des opinions du peuple et, d’autre part, des décisions politiques et de l’action publique. Autrement dit, « la visibilité est le seul critère de l’action politique » (Tassin, 1991). Or, l’accès à la visibilité sociale dépend de plus en plus des médias. Ainsi que propose de le concevoir Éric Dacheux (2003 et 2008), on peut dorénavant envisager l’espace public sous un angle vertical. À la base, se trouvent « l’espace domestique » et « l’espace civil » où les citoyens ordinaires discutent et expriment leurs opinions. La limite haute de l’espace public correspond à « l’espace politique » (Wolton, 1991), c’est-à-dire là où s’élaborent les normes.

On peut alors formuler l’hypothèse selon laquelle les critères d’attention des médias ne recoupent pas les besoins de visibilité des groupes sociaux les plus fragiles.

Les médias comme espace de visibilité sociale
De nombreux auteurs ont cherché à saisir les implications des mutations contemporaines de l’espace public (Wolton, 1991 ; Genard, 1996 ; Girod, 2000 ; Miège, 2010). Nous renvoyons ici à l’une des tentatives les plus abouties, que l’on doit au sociologue anglais John Thompson (2005). Celui-ci s’est employé à cerner les « nouvelles modalités de la visibilité sociale » en s’intéressant aux transformations des interactions sociales engendrées par le développement des médias de communication.

Quelles sont ces nouvelles formes d’interaction sociale ? Que peuvent-elles nous apprendre sur les phénomènes contemporains d’invisibilité sociale ? Pour les saisir, il convient d’abord de les distinguer de la forme la plus élémentaire que constitue l’interaction de face-à-face. Celle-ci suppose une situation de coprésence, laquelle rend possible un échange dialogique entre plusieurs individus ou groupes sociaux : « un individu parle à un autre (ou à des autres) et le destinataire peut répondre ». La situation de coprésence permet d’intégrer des compléments aux paroles échangées, comme des gestes, des expressions faciales, des changements d’intonation, etc., susceptibles de faciliter l’interprétation des messages communiqués. Or, les médias de communication ont créé des formes nouvelles d’interaction qui diffèrent fortement de cette situation de face-à-face.

Thompson distingue entre les « interactions médiatisées » et les « quasi-interactions médiatisées ». Les premières renvoient au courrier postal ou encore aux conversations téléphoniques, qui permettent de s’affranchir des contraintes d’espace et de temps limitant de facto les situations de coprésence. Le coût de cet affranchissement correspond à un rétrécissement de la diversité des signes que l’on peut employer pour communiquer (perte des gestes et des expressions faciales). Pour autant, l’interaction demeure à double sens et permet à chacun de s’exprimer. De son côté, la quasi-interaction médiatisée renvoie à une
situation de communication à sens unique. Les livres, journaux, films, émissions de radio et de télévision, etc., se caractérisent d’abord par le fait qu’ils sont produits pour un nombre indéfini de destinataires potentiels. Ils ne s’adressent pas à une personne en particulier mais à un groupe relativement indéfini d’individus. Or, cette première caractéristique en induit une seconde, soit le caractère monologique de la communication : « le lecteur d’un livre ou d’un journal (…) est avant tout le destinataire d’une forme symbolique dont le producteur n’attend pas de réponse directe et immédiate »8. Ainsi l’interaction de face-à-face a-t-elle été complétée par d’autres formes d’interaction qui sont progressivement devenues les éléments les plus déterminants de l’espace public. Avec quel impact sur l’accès à la visibilité sociale ?

Cette évolution des formes d’interaction s’est traduite par une mutation des modalités de la visibilité sociale. La visibilité, traditionnellement, renvoie à « ce que nous voyons » ici et maintenant. Dans le cadre de l’interaction en face-à-face, la visibilité est immédiate et réciproque, ne serait-ce que d’un point de vue strictement physique. Nous ne pouvons pas éviter de voir celui qui se trouve devant nous et qui s’adresse à nous, tout au plus pouvons-nous détourner notre regard. Mais avec les nouvelles formes d’interaction sociale, la visibilité s’affranchit de ce cadre initial et renvoie dorénavant aux propriétés spécifiques propres à chaque type de média. La possibilité d’accéder à la visibilité sociale ne dépend dorénavant plus de la seule prise d’initiative de l’individu, mais beaucoup plus de sa maîtrise du fonctionnement et des normes des médias auxquels il recourt, notamment sur Internet. Elle dépend aussi et surtout des choix opérés par ceux qui orientent le regard des médias, qu’il s’agisse de la presse écrite ou bien des médias audiovisuels. Ainsi l’égalité des chances d’accès à la visibilité sociale a-t-elle progressivement laissé la place à une iniquité généralisée : alors que les interactions de face-à-face garantissent à chacun le même accès à la visibilité, « les médias permettent à quelques-uns d’être visibles à beaucoup »9.

Quel impact ces transformations ont-elles sur l’appréhension de l’espace public comme déterminant de l’invisibilité sociale ? Il s’agit moins d’une évolution que d’une véritable mutation des processus d’invisibilisation sociale. Les processus traditionnels sont toujours présents et jouent encore, il faut le souligner, un rôle déterminant à l’égard du sentiment d’invisibilité sociale que peuvent éprouver des individus. L’espace public donne toujours lieu à des interactions de face-à-face dans lesquelles les protagonistes sont seuls responsables du regard qu’ils posent sur autrui. Ce type de situation justifie que l’on s’interroge encore – peut-être même plus qu’auparavant – sur la place des pauvres dans l’espace public, ou encore sur la place des travailleurs précaires dans le monde du travail (Paugam et Giorgetti, 2013 ; Paugam, 1991). Pour ceux qui se trouvent exclus de l’accès à la visibilité sociale/médiatique,
les interactions du quotidien deviennent d’autant plus importantes dans les processus de construction identitaire et de résilience.
Si les interactions de face-à-face peuvent être sources d’invisibilité sociale par le détournement intentionnel du regard, les quasi-interactions médiatisées engendrent automatiquement des formes d’invisibilité. L’absence de destinataire défini et le fait que l’émetteur n’attende pas de réponse directe constituent en soi un facteur d’invisibilisation. Ces interactions possèdent leurs propres modalités de mise en visibilité et ces modalités sont fondamentalement
8. Thomson (2005), p. 64
9. Idem, p. 75.

symboliques. Accéder à la visibilité sociale par le biais de ces interactions ne consiste pas à être reconnu comme un interlocuteur digne de l’échange, mais à être reconnu comme un objet de discours légitime : les médias rendent visibles ceux dont ils parlent et non ceux auxquels ils s’adressent. De plus, en ne s’intéressant qu’à ce qui est déjà visible, ou du moins à ce qui relève d’une façon ou d’une autre du spectaculaire, on peut craindre que les invisibles non spectaculaires ne fassent jamais l’objet d’une attention suffisante. Les difficultés des travailleurs indépendants pauvres, par exemple, entreraient dans cette catégorie, à l’inverse de celles des sans-domicile qui, par le biais des mobilisations qu’ils peuvent engager (occupation des tentes du canal Saint-Martin), parviennent à susciter l’intérêt des médias.

Une tension entre invisibilité choisie et invisibilité subie

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