L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

CHAPITRE 1
De l’invisibilité sociale à l’invisibilité sociétale : une revue de la littérature

À l’instar de l’exclusion sociale, l’invisibilité sociale se présente d’abord comme une notion floue dont il est particulièrement difficile de délimiter les frontières. Le passage dans l’invisibilité sociale est-il relatif ou absolu ? Le terme d’invisibilité semble indiquer un état absolu, à la façon dont un objet physique se trouve ou non accessible au regard. Mais des personnes peuvent-elles être invisibles comme le sont des objets ? Ne devrions-nous pas plutôt envisager une différence de degrés entre visibilité et invisibilité sociale ?
Peut-être est-ce ce caractère fondamentalement indéterminé de la notion d’invisibilité sociale qui a conduit quantité de chercheurs de différentes disciplines à s’y intéresser. Des interprétations en ont été fournies dans toutes les disciplines des sciences sociales. Nous nous intéressons ici à trois en particulier, développées en psychologie (Voir partie L’invisibilité comme produit d’une interaction sociale), en sociologie (Un révélateur des mutations de l’espace public) et en phénoménologie (Une tension entre invisibilité choisie et invisibilité subie). La complémentarité de ces interprétations nous conduit à identifier et à caractériser les principes de philosophie sociale qui les sous-tendent (Au cœur de l’invisibilité sociale, le déni de reconnaissance).
Lorsqu’il est le fait d’acteurs publics, le déni de reconnaissance peut prendre deux formes différentes. Il est d’abord le fait des instruments de politique publique, dont le cloisonnement et la rigidité conduisent à exclure une partie des publics qu’ils visent pourtant à atteindre (L’invisibilité politique et les lacunes de l’action publique). Mais il concerne aussi le politique dans sa fonction de représentation, la montée du thème de l’invisibilité sociale pouvant être interprétée comme l’un des symptômes d’une crise importante de la représentation politique (Rosanvallon, 2014). Le thème de l’invisibilité a d’ailleurs fait l’objet d’une utilisation intensive lors de la campagne présidentielle de 2012, plusieurs candidats s’étant approprié cette notion en s’inspirant des publications de Christophe Guilluy (La géographie de la pauvreté invisible et son appropriation politique).
Le flou du concept d’invisibilité sociale peut aussi être interprété comme une caractéristique positive, une forme de défi permanent qui contribue à réguler les sciences sociales. Yves Barel (1982) la définit comme « une réalité cachée qui se laisse difficilement décrire et interpréter »5. L’invisibilité sociale inclut a priori une promesse épistémologique ambitieuse :

5. La citation est extraite de la page 7.
Le Rapport de l’ONPES 2016 I 11

L’invisibilité sociale
celle de sortir des barrières habituelles de la connaissance, de faciliter des analyses forcément nouvelles et originales. Cette promesse est-elle tenue ? Cela dépend en partie de la définition qu’on choisit de lui attribuer.
Ainsi la prise en compte des diverses interprétations existantes de l’invisibilité sociale conduit-elle 8 dépasser leurs contradictions pour considérer celle-ci comme un phénomène multidimensionnel résultant de plusieurs processus (Utilité de l’invisibilité sociale pour renouveler la compréhension des faits sociaux). Cette clarification de la notion d’invisibilité sociale contribue 8 la rendre plus opérationnelle et anime le reste du rapport (Les implications de l’invisibilité sociale pour la compréhension des situations de pauvreté et d’exclusion).
L’invisibilité comme produit d’une interaction sociale
L’invisibilité sociale a d’abord été théorisée comme l’une des façons de percevoir autrui dans le cadre d’une interaction au sein d’un groupe social donné. L’invisibilité renvoie alors au (non-)regard porté sur l’un des membres du groupe, pourtant bien présent physiquement, en raison de son absence de participation positive 8 ses activités.

Cette conception pourrait éclairer les causes qui conduisent les jeunes ruraux 8 éprouver un sentiment d’invisibilité sociale : les adultes anticipant leur départ prochain dans le cadre de leurs études supérieures puis de leurs recherches d’emploi ne les considèrent pas comme des contributeurs potentiels aux activités présentes et futures du territoire. Leur invisibilité correspond alors 8 la perception par autrui de leur non-participation aux activités du groupe. En revanche, une attention importante est accordée dans ces mêmes territoires aux jeunes qui se rendent visibles par des comportements jugés déviants. On parle alors de « visibilité négative ».

Vaut-il mieux être perçu négativement ou invisible socialement ?

La notion de « visibilité sociale » est apparue dans le cadre d’une réflexion sur le développement de l’individu et sur les dynamiques de groupe. John E. Anderson (1949), chercheur américain dans le champ de la psychologie et du développement comportemental6, s’intéresse aux conditions d’émergence de la visibilité sociale de l’individu qui, selon lui, résulte de la reconnaissance des compétences de l’individu par le groupe. Sans préciser le type de compétences concernées et les modalités de reconnaissance de celles-ci, il ouvre toutefois une piste originale qui sera prolongée quelques années plus tard.

Dans un article de 1963, le psychologue clinicien Edward Clifford utilise pour la première fois l’antonyme « invisibilité sociale ». Reprenant l’analyse des dynamiques de groupes et des processus de reconnaissance mutuelle des membres du groupe, il définit la visibilité sociale comme « la position occupée par un individu au sein d’un groupe, telle qu’elle est perçue par les autres membres du groupe ». Dans le prolongement d’Anderson, il associe cette position aux « compétences » de l’individu (sa personnalité et son savoir-faire), mais
6. Cette première occurrence a été signalée par Julia Tomas (2010).
12 I Le Rapport de l’ONPES 2016

Chapitre 1
précise que seules comptent les compétences pertinentes pour le fonctionnement du groupe. Ces premiers éléments de définition l’amènent à identifier trois types de visibilité sociale :

• la visibilité positive : « l’individu est perçu par les autres comme contribuant directement au fonctionnement du groupe » ;

• l›invisibilité sociale : « l’individu occupe une place au sein du groupe, mais il est perçu par les autres comme n’apportant aucune contribution positive au fonctionnement du groupe » ;

• la visibilité négative : « l’individu gêne le fonctionnement du groupe et son comportement est perçu comme tel par les autres membres ».

Selon Clifford, l’invisibilité sociale se définit donc comme l’absence de reconnaissance par les autres membres du groupe d’une contribution positive de la part d’un membre donné. L’individu est bien perçu comme étant présent au sein du groupe, mais considéré « comme si » il n’était pas là. Pour autant, à la différence de ce qui se passe avec la visibilité négative, la présence de ce membre ne dérange pas le groupe, elle n’est pas rejetée mais simplement déniée comme pertinente pour son fonctionnement.

Clifford identifie plusieurs variables déterminantes à l’égard de la position perçue de l’individu au sein du groupe.
D’abord, il ne suffit pas que celui-ci présente des compétences pertinentes, encore faut-il qu’il soit capable de mettre ces compétences au service du groupe. Pour ne pas être socialement invisible, il doit rendre ses compétences visibles et faire valoir par lui-même son utilité au sein du groupe. Il existerait donc bien une responsabilité de l’individu dans les processus qui conduisent à la visibilité positive et à l’invisibilité sociale.
Clifford fonde ses conclusions sur l’observation prolongée du fonctionnement des groupes d’enfants. Il en déduit que, des trois types de visibilité présentés, l’invisibilité sociale est celle qui risque le plus de conduire à une situation d’exclusion sociale. La visibilité négative, paradoxalement, peut constituer un facteur d’intégration sociale dans la mesure où celui qui gêne le fonctionnement du groupe peut néanmoins en devenir une figure populaire. Son caractère désagréable, ses provocations, sa capacité à s’adonner à d’autres activités que celles a priori pertinentes pour le groupe, constituent autant de facteurs susceptibles d’attirer l’attention des autres, voire dans certains cas de le rendre attractif à leurs yeux, surtout s’il est porteur d’un certain charisme. À l’inverse, celui qui est perçu comme physiquement présent mais dont on ne perçoit ni des compétences positives ni une volonté de contradiction avec le groupe encourt un risque bien plus grand d’être oublié par les autres membres : « s’il quittait la pièce, il ne manquerait à personne ; les autres enfants l’ignorent » (Clifford, 1963 p. 803).

Une déformation du droit à la vie privée
En 1968, la notion d’invisibilité sociale apparaît dans de nouveaux travaux sociologiques sur la frontière entre vie privée et vie publique, l’invisibilité pouvant faire l’objet d’un choix positif de la part des individus (Schwartz, 1968 ; London et al., 1968). Selon Barry Schwartz, sociologue proche de l’École de Chicago, les interactions au sein d’un système social donné s’accompagnent toujours de certaines formes de retrait, parmi lesquelles on trouve ce que l’on appelle communément la « vie privée ». Ces « retraits » (withdrawals) formeraient une condition ontologique de l’existence même d’un groupe social. Se référant à Georg Simmel (1957) et à l’idée que « si des éléments doivent être liés entre eux à un moment donné, ils

L’invisibilité sociale
doivent auparavant avoir existé de façon séparée »7. Comment situer, dès lors, l’invisibilité sociale par rapport 8 la vie privée ?
Le rapprochement entre la vie privée et l›invisibilité sociale est d›autant plus intéressant que la vie privée a souvent constitué un luxe dont se trouvaient exclus les plus pauvres. Car l›espace nécessaire 8 l›exercice de la vie privée est un objet marchand. Dès lors, les plus riches sont ceux qui ont le plus de chances d›en profiter. Ils ont les ressources leur permettant, par exemple, de réserver une cabine privée dans un train ou d›acquérir une demeure 8 l›écart de la ville et de l›extrême visibilité sociale qui y règne. Le libre exercice du retrait de l›espace public traduit alors une forme dînvisibilité sociale choisie.
La possibilité de retrait suppose donc l’existence d’un aménagement géographique et physique adapté 8 un balancement entre ces deux types d’espaces. L’exercice généralisé du droit 8 la vie privée, quant 8 lui, nécessite une distribution équitable entre les membres d’un groupe des espaces privés permettant le retrait. Les personnes sans domicile se trouvent dès lors dans l’incapacité d’exercer leur droit 8 la vie privée. Condamnées 8 rester en permanence dans des espaces publics, elles sont assujetties 8 une visibilité sociale continue. Celle-ci est toutefois très ambiguë, puisqu’elle se combine largement avec un « non-regard » des personnes ordinaires et des politiques publiques.

Selon Schwartz, le recours volontaire 8 l’invisibilité sociale constitue l’une des conditions mêmes du bon fonctionnement des sociétés dans la mesure où il permet 8 chacun de définir soi-même son identité et en être privé rend insupportable l’affiliation 8 la société environnante. Ce raisonnement est proche de celui de Robert Castel et Claudine Haroche (2011) sur les « supports sociaux » nécessaires 8 l’exercice de l’individualité dans les sociétés modernes. Pour exister positivement, un individu aurait besoin d’un certain nombre de supports, la propriété privée constituant l’un des supports les plus fondamentaux. Quand l’individu ne peut y accéder, la société peut lui proposer des supports collectifs comme le logement social (qui fournit un « espace privé ») et, plus généralement, la protection sociale. Si l’accès 8 la protection sociale conditionne le sentiment d’appartenance 8 la société, l’accès 8 la vie privée conditionne la construction identitaire.

Loin de constituer un handicap, l’invisibilité sociale désignerait ainsi un processus positif permettant 8 l’individu de se construire et de participer 8 la société environnante en étant conscient de sa singularité. Ainsi les épisodes de « retrait » de la vie sociale de telle ou telle catégorie précaire correspondraient-ils 8 des choix positifs censés faciliter le retour ultérieur 8 une vie sociale « normale ». Aux côtés des risques accrus d’exclusion qu’elle semble comporter, l’invisibilité sociale se présenterait aussi comme un facteur de résilience. À l’inverse, la visibilité sociale serait « source de tous les dangers » ainsi que l’ont montré des philosophes comme Sartre, Foucault ou Debord (Voirol, 2005a). La visibilité apporte la contrainte et la responsabilisation via le contrôle social par le regard. Elle constitue un véhicule parmi d’autres des normes sociales imposées aux membres de la société et, partant, peut être source de confrontations et de conflits. L’invisibilité sociale ne doit donc pas être réduite 8 ses seuls aspects négatifs.
7. Cité dans Barry Schwartz (1968), p. 741.

Un révélateur des mutations de l’espace public

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