L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

CONCLUSION :

Invisibilité et risques
pour les identités,
des responsabilités partagées

« L’ONPES définit comme invisibilité sociale un ensemble de processus, où interviennent des acteurs multiples, par lesquels un déni de reconnaissance des personnes aux divers niveaux de leur existence sociale peut affecter la profondeur, la durée et l’évolution de situations de pauvreté et d’exclusion ».

Prendre garde aux liens entre identités et invisibilité

S’il fallait ne retenir qu’une seule leçon du concept d’invisibilité sociale, tel que ce rapport le donne à voir, c’est que si la pauvreté se définit d’abord par une condition matérielle et une trajectoire individuelle et familiale, elle réside aussi dans les représentations que les personnes se font de leur pauvreté en tant que caractéristique sociale. Individuelles et collectives, ces représentations se situent dans le registre de la dévalorisation, dans le sentiment d’être « en dehors », négligé par les autres.
L’extension de ces représentations dans la société française peut avoir des conséquences nuisibles pour les individus, mais aussi, plus globalement pour la société atteinte dans ses mécanismes de cohésion sociale.
Deux risques sont à envisager et à craindre, tous deux sont en rapport avec les liens qui peuvent se construire entre identités et invisibilités.

Dans le premier cas, la diffusion du sentiment d’invisibilité sociale pourrait conduire à renforcer une division de la population en deux groupes : ceux qui bénéficient de l’activité économique, d’une sécurité d’emploi, des politiques publiques, de la reconnaissance des médias et ceux qui se trouvent exclus de l’ensemble de ces bénéfices et de ces avantages, menacés par un monde ouvert, insécurisés par des taux de chômage élevés et persistants. Le vote négatif au référendum français sur le traité établissant une constitution pour l’Europe en 2005 constituait sans doute l’une des premières manifestations notables de cette partition de la population française.
Cette coupure réactive un débat plus ancien sur les rapports entre dominants et dominés qui se joue maintenant entre les élites et les oubliés, les invisibles ou inaudibles.
Ces tensions offrent un terreau fertile aux discours populistes et à des forces politiques s’affirmant comme représentatives. Elles veulent en effet porter la parole des sans-voix, proposer une rupture avec un ordre social, politique, économique insatisfaisant

pour tous ceux et celles qui se sentent oubliés. Pour ces forces politiques, il s’agit de fédérer l’ensemble de ces représentations en une identité collective. Un premier risque se trouve ainsi associé à celui d’une vision globalisante des publics souffrant d’invisibilité.

Une seconde lecture moins simpliste met l’accent au contraire sur l’hétérogénéité des populations qui se considèrent comme invisibles ou inaudibles. Il ne va pas de soi de relier des situations aussi contrastées que celles des gens du voyage, ces « éternels étrangers de l’intérieur »95, avec celles des autoentrepreneurs en difficultés, des jeunes néoruraux, des déboutés du droit d’asile, ou des veuves d’artisans et commerçants.
Au lieu d’une catégorie globale d’« invisibles », il conviendrait plutôt de reconnaître la diversité des groupes faisant l’expérience de ce phénomène. Mais cette démarche n’est pas sans risque. Si la recherche de la visibilité sociale n’a lieu qu’à travers la reconnaissance des spécificités de chaque groupe, on peut craindre alors que le particularisme ne l’emporte sur le sentiment d’appartenance de tous à une même société et qu’il ne mette en danger, à son tour, la cohésion sociale.
L’accentuation des particularismes afin de réduire l’invisibilité de tous porte en germe des tensions entre des groupes différents luttant pour leur propre reconnaissance, ce qu’Ernesto Laclau (2000) nomme « la guerre des identités »96.
Il y aurait donc un double risque associé à l’invisibilité sociale et celui d’une vision globalisante instrumentalisée par le politique et celui d’une multiplication de sous-groupes identitaires dont les attentes spécifiques de reconnaissance fragmentent l’espace public.
Creuser les liens entre invisibilité et identité apparaît de ce point de vue comme un enjeu majeur de la recherche et du débat que suscitent les inquiétudes sur l’avenir du « vivre ensemble »97.

La nature subjective et interactive des processus causant l’apparition du sentiment d’invisibilité justifie que l’on insiste finalement sur la responsabilité partagée de tous les membres de la société, dont les citoyens. Chacun est à la fois récepteur, contributeur et transmetteur des représentations collectives qui conditionnent les interactions sociales et la formation du sentiment d’invisibilité.
Mais chacun est aussi capable de recul par rapport à ces représentations. Ce recul fonde justement la capacité à contribuer au changement des représentations collectives.
Il convient donc d’encourager la prise de conscience de cette responsabilité partagée, seule façon d’aboutir à une société véritablement inclusive.
En matière de visibilité et d’invisibilité, chaque geste, chaque parole et chaque regard comptent.

Veiller à la possibilité d’un juste regard sur la pauvreté et l’exclusion

Dans cette responsabilité collective face aux risques que fait courir le sentiment d’invisibilité sociale, quelle est alors la part de l’observation sociale elle-même ?
Le présent rapport donne l’occasion d’interroger la manière dont un organisme comme l’ONPES considère son propre travail d’éclairage de l’opinion publique.

95. Titre de l’ouvrage de Christophe Robert, sur les tsiganes publié en 2007, Éd. Desclée de Brouwer.

96. De façon plus générale, plusieurs livres explorent cette tension entre identité, invisibilité et exclusion, parmi lesquels : Ernesto Laclau (2000), Guillaume Le Blanc (2010), Michel Agier (2013), Laurent Bouvet (2015).

97. L’ouvrage de Marwan Mohammed (2011) sur la formation des bandes dans les quartiers défavorisés, par exemple, offre un éclairage décisif sur la manière dont le sentiment d’invisibilité d’individus peut conduire à la formation de collectifs en quête de visibilité sociale.

Dès sa création en 1998, l’ONPES a pris conscience des ambiguïtés qui pouvaient s’attacher à la fonction d’observation de la pauvreté et de l’exclusion sociale.
Le fait de constituer comme une entité indépendante et pluraliste un organe d’observation des populations pauvres, séparées du « corps social » en raison de cette pauvreté ou d’autres facteurs de ségrégation, et le fait d’écarter de sa mission toute tâche relevant de l’action, ne garantissaient pas pour autant une objectivité complète de l’information.
D’entrée de jeu, il apparaissait que les causes (pauvreté en ressources) et les effets (pauvreté matérielle) étaient si divers, si interdépendants que toute mesure statistique risquait de trahir la condition véritable des personnes pauvres, de méconnaître les difficultés multiples qu’elles pouvaient rencontrer pour entrer dans une large vie sociale.
C’est la raison pour laquelle l’ONPES et les institutions internationales ayant une mission similaire se sont orientés très vite vers une représentation multifacette des situations de pauvreté sous la forme d’un tableau de bord d’indicateurs voués à un approfondissement continu.
Au début de la décennie 2010, alors que se multipliaient sur la base de ces indicateurs les signes d’une incrustation de la grande pauvreté et les risques d’irréversibilité de situations d’exclusion durables de la vie sociale, l’ONPES a perçu deux signaux de sens contraire attestant du fait que l’information en principe « objective » transmise par son tableau de bord statistique pouvait en fait subir de profondes déformations en fonction du regard des émetteurs ou des récepteurs de l’information.

Le regard des destinataires de l’information, entendant par-là l’opinion des Français interrogés chaque année quant à leur réaction face à l’accroissement quantitatif de la pauvreté, est apparu significativement influencé par des représentations subjectives véhiculées dans les médias ou par des responsables politiques.
Loin d’alerter sur la nécessité d’un effort national accru face aux difficultés croissantes des plus pauvres, ces représentations tendaient à émousser le sentiment de la solidarité, jouant sur un contexte de crise de longue durée rendant chacun plus incertain de son propre avenir.
Dans le rapport 2013 consacré à l’assistance, l’ONPES faisait le constat d’une baisse préoccupante de la solidarité dans un moment où elle semblait pourtant encore plus nécessaire. L’Observatoire se consacrait alors à mettre en contraste ces représentations et les réalités vécues par les personnes ou les familles les plus vulnérables. Il se donnait ainsi pour tâche d’en appeler à la responsabilité pédagogique des acteurs publics et au souci de vérité des médias. C’était en quelque sorte une anticipation du travail entrepris de façon systématique par le présent rapport.

Il fallait aussi tenir compte du regard des émetteurs de l’information statistique sociale. Tenus par des contraintes de disponibilité des informations comme par le souci de cibler pour les besoins de politiques publiques prédéterminées des groupes sociaux considérés a priori comme pauvres, les outils de mesures statistiques n’échappaient pas à des conventions arbitraires. Malgré leur sophistication ils pouvaient rester prisonniers d’une conception prédéfinie de la pauvreté, ignorant les conditions d’existence effectivement vécues par les personnes et les familles, méconnaissant les causes du sentiment d’exclusion sociale et masquant les parcours qui vont d’un simple sentiment de frustration à un décrochage irréversible. La démarche méthodologique des budgets de référence fut engagée dès 2013 par l’ONPES pour s’affranchir autant que possible de ces conventions. Avec un premier rapport

en 2015, elle laissait entrevoir au-delà des populations touchées par les fortes privations matérielles de la pauvreté et de l’extrême pauvreté, un continuum de situations pouvant s’étendre jusqu’au quatrième et cinquième décile de revenus.
Le sentiment de se trouver à l’écart de la norme commune du nécessaire pour une pleine participation à la vie sociale pouvait donc concerner à des degrés divers une part de la population sensiblement plus vaste que celle vivant en pauvreté ou très grande pauvreté.

Le présent rapport approfondit donc ces exigences épistémologiques : comment mieux connaître, et ne pas seulement connaître plus ? Comment mieux regarder et ne pas seulement grossir l’objectif ? S’appuyer sur l’existence de « processus d’invisibilité sociale » peut s’entendre comme une démarche prenant en compte les déformations des regards qui s’échangent mutuellement au sein d’une société.
Le présent rapport fait ainsi se rejoindre les déformations du regard qui proviennent des émetteurs mais qui peuvent aussi affecter les destinataires, entendus comme le public le plus large dans la société française. Pour le résumer de façon abrupte, ce rapport souligne les risques d’un malentendu majeur concernant la pauvreté et l’exclusion sociale. Avec la poursuite de la crise ce malentendu mène à une impasse de plus en plus étroite, si l’on n’y prend garde.

D’un côté en effet, les travaux du Crédoc présentés au début de la seconde partie nous ont confirmé ce que nous apprenaient les études sur les budgets de référence.
Non seulement un grand nombre de nos concitoyens situés entre le deuxième et le cinquième décile des niveaux de vie ont le sentiment qu’une part de leurs difficultés quotidiennes reste ignorée des responsables publics, mais cette frustration est chez eux plus forte que celle des personnes et des familles dont les revenus ressortissent de la pauvreté et de la grande pauvreté. Ces dernières souffrent certes d’invisibilité sociale faisant obstacle d’abord à l’efficacité des aides qui devraient leur être apportées.
Mais ces situations ne s’inscrivent pas au premier chef dans le même registre politique d’un déni de reconnaissance démocratique au sens révélé par l’enquête du Crédoc.

Ce que l’on voudrait en définitive souligner, c’est le risque d’impasse sociale qui résulte de la conjugaison entre :

• d’un côté des besoins essentiels pour l’amélioration de l’accès effectif aux droits et plus généralement pour une reconnaissance sociale de la contribution des personnes et familles les plus vulnérables. Mieux répondre à ces besoins sous l’angle de la connaissance et de la mesure était l’objet essentiel du quatrième chapitre de ce rapport ;

• de l’autre une forme d’insensibilité à l’égard de ces besoins et partant de résistance politique à la mise en œuvre de la solidarité. Elle peut trouver sa source pour d’autres concitoyens, dans le fait qu’ils rencontrent quotidiennement des difficultés concrètes d’existence, certes moins aiguës, mais d’autant plus pressantes qu’elles leur semblent ignorées.

Nous avons besoin d’une société où l’empathie, la sollicitude, la bienveillance seraient davantage répandues qu’aujourd’hui.

C’est même la condition du succès des politiques dont l’État et les pouvoirs publics au sens large ont la responsabilité directe. Mais la reconnaissance de tous par tous au sens large de ce rapport est une condition pour que ces sentiments regagnent la pente naturelle qu’ils connaissent historiquement dans notre pays de tradition « solidariste ». Cet enjeu dépasse de loin la mission de l’ONPES. Pour la part très modeste
qui lui revient, l’ONPES compte enrichir son tableau de bord, en coopération avec tous ses partenaires, d’une mesure régulière (pas nécessairement annuelle) des conditions de vie et de bien-être, y compris le sentiment d’appartenance à la vie sociale, pour les populations dont les niveaux de vie se situent en dessous de celui des budgets de référence.

RÉFÉRENCES
BIBLIOGRAPHIQUES

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