L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

Combattre l’invisibilité sociétale : une pluralité de chemins

La recherche d’invisibilité peut être un choix individuel, raisonné, rationnel et respectable.
Quelles qu’en soient les racines, c’est le choix du repli, de la non-participation et du recours à une stratégie d’évitement et de protection. Rappelons toutefois que ce qui est devenu une marque négative (Aubert et Haroche, 2011) fut longtemps le signe d’une richesse intérieure, souvent valorisée.

Cantonner l’invisibilité à la subjectivité des personnes constituerait toutefois une erreur. Il s’agit bien d’un processus socialement élaboré avec une graduation allant de la mise à l’écart délibérée : la mort, le bagne, le ban, la déchéance, la création de lieux d’enfermement ou de relégation (Foucault, 1975) à la non-éligibilité (être en dehors d’une norme d’âge, de sexe, de situation familiale, de qualification, de nationalité…) mais aussi résultant de la non-intégration dans une sphère de la vie collective : être « sans », sans logement, sans soins, sans travail, sans revenus… en raison de sa situation sur un marché du logement, du travail, ou appartenir à une sphère dévalorisée (gens du voyage…).

Pour réduire l’invisibilité sociétale, celle qui résulte de processus collectifs, institutionnels et médiatiques, par exemple, il faudra donc envisager une variété de chemins tenant compte des aspects subjectifs et objectifs de l’invisibilité.

La construction politico-administrative des normes et des processus

– Élus et travailleurs sociaux

Aux deux extrémités de la chaîne des politiques sociales, décideurs politiques et travailleurs sociaux participent aux dynamiques productrices ou réductrices d’invisibilité. Les élus
nationaux et locaux partagent, dans leur grande majorité, une même réticence à penser la question de l’invisibilité en dehors du non-recours. À leurs yeux, cette notion se rapporte à tous ceux qui ne sont pas « atteints » par les dispositifs publics et associatifs existants.
L’invisibilité se trouve assimilée au non-recours et le non-recours à des catégories déjà bien identifiées, comme les mères isolées et les personnes âgées. Le manque d’informations devient dans cette perspective la cause principale du non-recours et donc de l’invisibilité. Sensibles à la détresse individuelle des personnes rencontrées dans les permanences, les élus sont prêts à mobiliser leurs ressources pour répondre à telles ou telles situations, mais moins disposés à penser en termes de réponses plus globales, sous la forme de politiques locales ou sectorielles.
Dans un État où les politiques sociales leur paraissent jouer, parfois trop, un rôle de premier plan, l’invisibilité ne peut que résulter d’une erreur individuelle qu’il faut réparer et compenser, que d’une défaillance collective, voire d’une insuffisance des personnes elles-mêmes qui ne suivent pas les procédures ou n’effectuent pas les demandes selon les modalités définies.
Pire, selon certains élus, l’invisibilité peut s’apparenter à une stratégie de la fraude et de la dissimulation.

Le regard des élus en ce temps de crise économique persistante devrait se dégager d’une approche individualisante de la pauvreté pour prendre en compte les processus socio-économiques et politiques à l’origine de l’invisibilité. Au final, le thème de l’invisibilité se trouve surtout mobilisé dans la rhétorique politique à travers l’enjeu de la représentation des publics concernés, mais très peu comme un outil d’amélioration des dispositifs existants. Ceci explique aussi en partie les limites actuelles de la statistique sociale à l’égard des phénomènes d’invisibilité, le faible intérêt politique se traduisant par l’absence d’impulsion nouvelle de ce côté-là. Ce manque en termes de connaissance empêche à son tour d’adapter les politiques sociales aux besoins spécifiques des populations qui éprouvent aujourd’hui un fort sentiment d’invisibilité.

En matière de lutte contre l’invisibilité, les travailleurs sociaux se trouvent confrontés à une triple limite. D’une part, leur formation les incite à privilégier, comme cela a été développé à propos des politiques de protection de l’enfance dans l’un des rapports préparatoires, une individualisation de la relation d’aide laissant alors de côté le travail lié à l’environnement familial, social ou économique. Par ailleurs, l’importance accordée dans l’acte professionnel à l’écoute de la demande des personnes conduit à laisser de côté celles et ceux qui ne s’adressent pas directement aux travailleurs sociaux ou ne formulent que des demandes dont ils savent qu’elles sont entendables.

Ensuite, les difficultés socio-économiques des familles sont parfois tellement importantes que les professionnels les passent sous silence, ou n’ont aucun moyen d’y répondre. La restriction budgétaire à l’œuvre dans la plupart des départements entraîne une priorisation des aides envers les demandeurs qui se rendent visibles avec comme conséquence un délitement des liens entre les familles les moins visibles et leur environnement. Face à un désajustement trop important entre les besoins à satisfaire et les moyens disponibles, les professionnels peuvent développer des stratégies de mise à distance des populations les plus fragiles, faute de pouvoir répondre à des attentes complexes.

Enfin, la transformation des outils de management des services et la croissance des modes d’évaluation des agents à l’aide de critères formels et de dénombrements d’actes
ou d’opérations peuvent contribuer à des processus de tri des populations. Le recours plus ou moins implicite à des critères d’efficacité, de mérite ou de réponse aux besoins aboutit à segmenter les publics et à définir, du point de vue de l’organisation, des priorités pour allouer des ressources rares. Ces priorités peuvent contribuer à engendrer des processus d’invisibilisation.

– Les normes de l’action publique

L’interaction entre les objectifs généraux poursuivis, les principes de solidarité retenus, les catégories juridiques utilisées, les moyens financiers mobilisés et les acteurs impliqués aboutit aux formes multiples que prennent les processus de visibilisation/invisibilisation sociale. En ce sens, ils sont le résultat des nombreux compromis qui ponctuent le cheminement d’une politique publique, de son inscription à l’agenda à sa mise en œuvre effective. Un travail d’analyse beaucoup plus systématique serait nécessaire pour préciser l’ampleur du phénomène et les caractéristiques qu’il revêt en fonction des champs d’intervention concernés.

Le récent rapport de l’IGAS (2015) consacré à la protection sociale des jeunes fournit l’exemple d’une recension et d’une réflexion particulièrement riches, à même d’éclairer de tels processus.
En s’attachant à décrire les dispositifs de protection sociale concernant cette population, il montre, notamment, comment le jeu sur deux registres de droits, familial ou individuel, contribue à certaines situations de non-couverture sociale. Le prisme de l’invisibilisation sociétale proposé ici fournit un cadre interprétatif à même d’articuler les différentes dimensions en cause. Dans une perspective analogue, il faut mentionner les observations faites régulièrement par le Défenseur des droits. Au-delà des anomalies ou des dysfonctionnements de la législation sociale que cette institution met en évidence à partir des démarches des personnes concernées, sont posés des enjeux plus généraux en termes d’identification et de quantification de populations que l’on peut qualifier d’invisibles. Le rapport 2015 pointe ainsi la situation des enfants handicapés confiés à l’Aide sociale à l’enfance. Les situations très hétérogènes qui les caractérisent contribuent à les placer dans des positions frontières, à l’intersection de politiques publiques distinctes. Leur grande vulnérabilité appellerait une reconnaissance à laquelle fait obstacle la logique de fonctionnement en silos qui continue de structurer l’organisation des interventions sociales, malgré la succession des recommandations émises par plusieurs rapports dans le passé. On peut aussi citer le rôle que jouent les associations ou les CCAS, par exemple pour faire ressortir des phénomènes émergents avant que l’action publique nationale n’intervienne. Leur rôle de vigie sociale, dans le double sens de l’observation et de l’analyse, doit être conforté.

Sur un autre plan, on a souligné que les modes de construction de la connaissance relative aux populations et aux situations pouvaient forger des représentations partielles de la réalité et contribuer ainsi aux processus d’invisibilisation. La prise en compte insuffisante des trajectoires individuelles en est un exemple très caractéristique. Si la part de population touchée par la pauvreté ou par le chômage fournit un bon indicateur de l’importance du problème et de l’urgence avec laquelle il faut le prendre en compte, il ne faut pas négliger les flux qui, sur une période, organisent les effectifs observés à un instant donné. Pour un niveau donné, ces derniers n’ont pas la même signification économique et sociale selon le nombre d’entrées et de sorties dont ils découlent. L’omission d’une approche dynamique pour
compléter la mesure statique induit une représentation partiellement fausse du problème posé.
Les travaux de la DREES et de la CNAF ont ainsi souligné que le nombre d’allocataires du RMI puis du RSA socle mesuré à un instant donné était bien inférieur à celui qui est apprécié sur une année, du fait des entrées, sorties et retours qui peuvent intervenir du fait de la grande instabilité des situations réelles. Plus généralement, la mesure de la pauvreté à partir d’un seuil ou d’un critère nécessairement conventionnel introduit une césure entre les « pauvres » et les « non-pauvres ». Or, les travaux conduits par la DREES sur les populations modestes ou encore ceux de l’ONPES sur les budgets de référence soulignent le continuum des situations vécues. De la même manière, l’appréhension mensuelle du niveau du chômage et de son évolution à partir de la catégorie A des demandeurs d’emploi qui n’ont exercé aucune activité au cours d’un mois donné ne permet pas de rendre visible l’ampleur de la population des demandeurs d’emploi.
Si certains d’entre eux sont durablement hors de toute activité, d’autres passent par des activités réduites occupées temporairement. Tous ces mouvements reflètent des processus de transition plus complexes que le schéma linéaire de passage d’une situation défavorable de dépendance à l’égard d’un dispositif à une situation plus favorable d’autonomie attestée par la sortie. Or ce schéma simple, généralement retenu dans la conception des dispositifs d’insertion, sert pour la mesure de leurs résultats et pour l’appréciation de leur efficacité sociale, voire de leur légitimité politique. En réalité, il est indispensable de reconnaître que plusieurs dynamiques sont à l’œuvre (maintien durable, sortie rapide, récurrence, etc.) dont il n’est pas rendu compte à partir d’une simple approche instantanée.
Les indicateurs utilisés devraient permettre d’apprécier la qualité des sorties et des transitions.
Ce point sera développé dans les propositions d’amélioration du système statistique.
De plus, si les comportements individuels peuvent jouer sur ces dynamiques, celles-ci découlent aussi de données plus structurelles qui infléchissent les stratégies des acteurs, professionnels comme personnes concernées.

Enfin, la question de l’invisibilité sociale permet d’élargir la réflexion et d’interroger la démarche mise en place pour l’évaluation, notamment ex ante, d’une politique publique. Généralement conduite en termes de « gagnants-perdants » à partir d’une appréciation de l’évolution du nombre de personnes couvertes à un moment donné et du montant de prestations escompté, la réflexion sur les processus de visibilisation/invisibilisation ouvre sur la prise en compte des mécanismes de couverture et plus largement sur les formes de reconnaissance des situations, du fait des arbitrages réalisés en matière d’éligibilité et de barèmes.
Une prestation sociale, et plus largement une intervention sociale, ne se limitent pas à un transfert de ressources monétaires au profit de ceux qui en bénéficient ou à un service qui leur est proposé. Elles confèrent des statuts et désignent des places dans la société qui contribuent à la plus ou moins grande qualité de l’offre publique et à son acceptabilité par les destinataires. Dans cette perspective, les projets de fusion entre l’allocation de solidarité spécifique (ASS) couvrant une partie des chômeurs de longue durée ayant épuisé leurs droits en matière d’assurance chômage et le RSA socle devraient être examinés sous cet angle. L’inscription dans le champ du marché du travail, même devenue plus ténue, que permet la première s’efface pour une inscription dans le champ de la pauvreté qui découle du second, même assorti d’une volonté d’articulation avec l’emploi, à travers des droits et devoirs réaffirmés et un accompagnement renforcé.
Incontestablement le regard de la société sur les personnes percevant l’ASS ou le RSA n’est pas le même. D’ailleurs, ce
changement de registre d’appartenance est conforté, de manière quasi invisible, par la perte des droits sociaux en matière de retraite. En effet, cette dégradation de la couverture sociale n’apparaîtra que lors de la liquidation des droits à pension des intéressés. Plus largement, une partie des adultes d’âge actif peut devenir partiellement invisible, soit par retrait pur et simple du marché du travail, soit par prise en charge par des dispositifs spécifiques (santé, handicap, etc.).

Il arrive que des mesures a priori porteuses de progrès dans certains domaines puissent produire des effets non souhaitables pour d’autres populations. Ainsi, dans le secteur de l’aide sociale 8 l’enfance, une récente loi en date du 14 mars 2016 renforce les pouvoirs des juges des enfants et des services de l’Aide sociale à l’enfance afin de « stabiliser le parcours de l’enfant en protection de l’enfance et d’adapter le statut de l’enfant placé sur le long terme ». La définition de la « déclaration judiciaire de délaissement parental » est modifiée afin d’être plus souvent utilisée. Ainsi un enfant est considéré comme délaissé lorsque ses parents n’ont pas entretenu avec lui les relations nécessaires à son éducation ou à son développement pendant l’année qui précède l’introduction de la requête, sans que ces derniers en aient été empêchés par quelques causes que ce soit (art. 381-1 du code civil)80, entraînant ainsi la déchéance de l’autorité parentale et la possibilité pour l’enfant d’être adopté. Il n’est pas certain que cette législation ne renforce pas le sentiment d’invisibilité et de dépréciation de l’entourage de ces enfants.
L’une des réponses à cette question consisterait, plus généralement, devant toute proposition de nouvelle mesure ou de législation à s’interroger systématiquement sur les risques de déclencher de nouveaux processus d’invisibilisation d’une part de la population.

L’ONPES serait favorable à l’extension en matière sociale des études d’impact a priori intégrant un critère d’examen des risques d’invisibilisation de certains publics.
– Des normes aux critères d’éligibilité comme facteurs d’invisibilité

Les difficultés budgétaires rencontrées par les conseils départementaux ont d’abord amené une partie d’entre eux à réétudier les enveloppes budgétaires consacrées à certaines aides publiques, non pas au regard de la pertinence de ces aides, suite à une évaluation de la politique menée, mais sur un simple critère de nécessaire réduction budgétaire.
Ainsi, dans des domaines comme le Fonds solidarité logement, le Fonds d’aide aux jeunes, ou encore les allocations mensuelles d’aide sociale à l’enfance, pour lesquels la demande est croissante depuis plusieurs années, les critères d’attribution ont bien souvent été modifiés pour permettre éventuellement de rester à budget constant, mais plus souvent de le diminuer.
L’ajustement se fait alors soit sur les critères d’éligibilité, soit sur le montant des
80. Auparavant cette définition faisait partie de l’article 350 du code civil qui a été abrogé par la loi du 14 mars 2016 : « L’enfant recueilli par un particulier, un établissement ou un service de l’Aide sociale à l’enfance, dont les parents se sont manifestement désintéressés pendant l’année qui précède l’introduction de la demande en déclaration d’abandon, est déclaré abandonné par le tribunal de grande instance ». Le désintérêt « manifeste » était d’après Hesse et Navès (2009) « en fait interprété comme devant être intentionnel. Ceci conduit à ne pas engager de requête pour des situations où il est compliqué d’apporter la preuve de la volonté des parents de se désintéresser de leur enfant : parents atteints de troubles psychiques – et souvent hospitalisés ; parents souffrant de déficience mentale et hébergés dans un établis¬sement médico-social ; parents qui, après que la procédure est engagée, déclarent avec force leur intérêt et accusent les services sociaux de manquements dont ils sont, en fait, eux-mêmes responsables… ».

aides accordées. En ce qui concerne les aides pour lesquelles un simulateur existe pour tester l’éligibilité des personnes – cela concerne essentiellement le FSL –, cette pratique permet également d’enregistrer moins de demandes.

En devenant non éligible au dispositif, la personne entre dans une situation d’invisibilité de ses difficultés aux yeux de l’administration. Les besoins sociaux étant estimés au prisme de la demande, si celle-ci n’est plus exprimée, le besoin disparaît.

Dans un certain nombre de départements, on assiste depuis quelques mois à une réorientation de la politique en direction des allocataires du RSA : on passe d’une politique plutôt centrée sur l’accompagnement des publics très éloignés de l’emploi – les autres personnes constituant l’un des publics de Pôle emploi – à l’accompagnement des personnes perçues comme a priori les plus proches de l’emploi (les jeunes, les nouveaux entrants dans le dispositif). Parallèlement, les départements renforcent leurs outils de lutte contre la fraude, avec du personnel dédié, et envisagent d’appliquer plus strictement la loi, en réduisant et suspendant plus systématiquement le versement de l’allocation pour les personnes qui ne respectent pas leurs engagements (contrat d’engagement réciproque – CER – avec le département ou projet personnalisé d’accès à l’emploi – PPAE – avec Pôle emploi).

Si l’on ne peut qu’adhérer à un objectif visant d’une part à ce que chacun trouve ou retrouve un emploi, d’autre part à ce que les allocations de solidarité soient versées à bon escient, il faut que les responsables politiques aient conscience que la priorité assumée de privilégier les personnes les plus proches de l’emploi les amène à discriminer deux catégories d’allocataires : d’une part ceux qui méritent un investissement du département – mais aussi de la région et de Pôle emploi – pour qu’ils accèdent à une formation ou un emploi, et d’autre part ceux qui, étant déjà en situation de fort décrochage vis-à-vis de l’emploi, ne pourront plus être accompagnés, l’ensemble des forces étant désormais investies sur le retour à l’emploi.

Ceci aura des impacts à plusieurs niveaux :
• sur les représentations, souvent déjà négatives, de la population par rapport aux allocataires du RSA : on renforce aussi bien le « Tous fraudeurs » que le « Tous flemmards » ;

• avec pour corollaire le risque d’un renforcement du phénomène de non-recours, face à cette augmentation de la stigmatisation ;

• le risque de voir toute une partie de la population allocataire s’enkyster davantage dans la précarité : en occultant les difficultés effectives des personnes éloignées de l’emploi, on les disqualifie sur tous les plans. Non seulement on les estime incapables de s’insérer ou se réinsérer sur le marché de l’emploi, mais on estime inutile de les aider pour qu’elles sortent de leurs difficultés ; on entre là dans un processus de relégation voire, comme l’exprime la sociologue et économiste Saskia Sassen (2016), d’expulsion ;

• un autre risque majeur concerne les enfants de ces allocataires les plus précaires : comment repérer à temps les impacts de cette précarité chez les enfants, si les familles concernées ne sont plus accompagnées dans leurs difficultés quotidiennes ? Quel espace de confiance, et avec qui, pour évoquer leurs difficultés avec leurs enfants ? Les associations comme les services sociaux font part actuellement de leur inquiétude face au nombre d’enfants confiés à l’ASE au motif principal de graves difficultés économiques et de logement ; ne plus accompagner ces populations ne pourra que favoriser cette évolution ;

• au-delà, on accentue le risque de reproduction intergénérationnelle des situations de précarité, et de renforcement de la fracture entre les personnes les plus démunies et les autres.

Si l’accès au travail et à l’emploi de droit commun doit rester une priorité et une ligne d’horizon, et cela de la façon la plus volontariste possible pour les personnes les plus éloignées de l’emploi, l’ONPES rappelle aussi l’importance d’envisager d’autres parcours d’insertion pour les personnes en risque de basculer dans l’invisibilité sociale.

– La complexité des dispositifs et la difficile coopération des institutions et des services créent de l’invisibilité sociale

La multiplication, la juxtaposition et le cloisonnement des dispositifs, associés à la segmentation des publics, entraînent une grande opacité tant pour les personnes qui en bénéficient ou qui pourraient y avoir recours que pour les acteurs de terrain. Il est impossible pour ces derniers de les maîtriser, voire même de les connaître tous, et d’appréhender l’ensemble des articulations entre dispositifs nationaux et dispositifs locaux. Construire un réseau pertinent de partenaires qui puisse apporter des éléments de réponse à toute situation devient une vraie gageure. Se créent ainsi des interstices d’invisibilisation, alimentés par le découragement du public comme des intervenants.

Les acteurs locaux devraient, au contraire, pouvoir agir sur les complémentarités, repérer les zones d’ombre et permettre de s’affranchir des dispositifs, en s’appuyant sur l’ensemble des partenaires locaux, seuls capables de recréer du lien social, Sans doute faut-il pour cela accepter de travailler à l’échelle de petits, voire très petits territoires, de prendre le risque de l’innovation en ayant un impact limité, dans un premier temps en tout cas, en termes de nombre de personnes touchées… et donc de visibilité politique. Il s’agit alors de travailler non pas seulement à l’échelle temporelle du mandat politique, mais à celle forcément plus longue des processus de changements (mutation des territoires, évolution des populations).
La rigidité et le cloisonnement des politiques et des aides sociales ont pour effet de faire se reporter les attentes des publics concernés vers les représentants des institutions, les travailleurs sociaux. Quand les institutions sont perçues comme « un mur », l’attente d’une réponse institutionnelle « adaptée » pèse tout entière sur le travailleur social. Dans certains cas, de nombreux exemples en ont attesté, cette attente est pleinement satisfaite. Bien souvent,
toutefois, les usagers dénoncent l’inaudibilité de leur discours et, partant, leur sentiment d’être invisibles aux yeux de l’action publique. Les travailleurs sociaux ont eux-mêmes témoigné de cette invisibilisation d’une partie des difficultés des publics qu’ils suivent. Une telle invisibilité peut se trouver causée par l’organisation même du travail social, de plus en plus assujetti à des exigences formelles de résultats, ou encore par le choix d’ignorer volontairement certaines difficultés perçues pour lesquelles il n’existe pas de réponse adaptée.
Il peut aussi s’agir d’une forme de respect de la vie privée, ou encore d’une impuissance à constater les difficultés que les publics choisissent de dissimuler.

Insistant sur l’importance du décloisonnement des politiques sociales, le collectif Alerte, proposant un bilan des trois ans du plan pluriannuel de lutte contre la pauvreté, soulignait l’intérêt de la démarche « Agille » initiée en 2014. Cette démarche vise une meilleure collaboration entre acteurs locaux, pouvant aboutir à un assouplissement ou à des dérogations
à certaines réglementations nationales à la demande des acteurs locaux. Il y a là une innovation potentiellement très intéressante d’assouplissement de la norme réglementaire pour une meilleure application locale. Le collectif Alerte demande une prise en compte systématique dans les démarches Agille des associations de lutte contre la pauvreté et de personnes en situation de pauvreté. Le collectif demande aussi une publicité plus grande sur ces expérimentations et un retour d’expériences largement diffusé et regrette que la démarche tarde à être évaluée, et ne fasse pas l’objet d’une forte mobilisation. L’ONPES soutient les recommandations de ce collectif et insiste pour que les résultats de ces expérimentations soient transposés le plus rapidement possible à l’ensemble du territoire national.

La part prise par les médias

Les médias ne portent en général qu’un intérêt limité à la pauvreté. Le traitement médiatique de ce thème dépend souvent de l’existence d’événements susceptibles d’attirer l’attention du grand public. L’intérêt que l’on y porte dépend aussi du contexte socio-économique, l’attention portée aux situations de précarité devenant plus intense – et aussi plus empathique à mesure que la crise économique se prolonge. Cela dépend enfin du niveau territorial, la presse locale et régionale recourant plus facilement aux récits de vie et aux exemples concrets que la presse nationale qui, elle, privilégie les indicateurs statistiques. L’absence de prise de parole directe des populations concernées au sein des médias et le recours systématique à des intermédiaires, enfin, contribuent à l’invisibilisation des besoins spécifiques de larges catégories de la population.

Les analyses des chapitres sur les médias et ceux sur le vécu des publics révèlent en creux un certain nombre de glissements qui se sont opérés dans la réalité sociale mais qui semblent ne pas avoir été suffisamment reconnus et intégrés par les médias ainsi que, parfois, par les associations et la société civile, en raison notamment du poids considérable des médias dans la construction et la diffusion des représentations collectives. Ces décalages forment l’un des moteurs du sentiment d’invisibilité sociétale, tout comme la sous-représentation des minorités ethniques dans les médias audiovisuels, l’évocation de cas de maltraitance dès qu’il est question des parents d’enfants placés, ou encore l’absence de visibilité médiatique des jeunes ruraux comparée à celle dont bénéficient aujourd’hui les jeunes « de banlieue ». Ce décalage entre une frange de la population protégée du besoin et porteuse de responsabilités au sein de la société, et une autre, déjà fragile et consciente de son exposition croissante à un risque de déclassement et de pauvreté, se trouve ainsi renforcé par le déséquilibre de visibilité publique. Un tel déséquilibre constitue un déni de reconnaissance perçu en partie comme intentionnel en tant qu’il manifesterait le pouvoir exercé par des élites politiques et médiatiques de moins en moins représentatives des groupes qui composent la société.

Comment ne pas apercevoir ce caractère circulaire de la visibilité publique, favorisant ceux qui bénéficient déjà d’un capital de visibilité, qu’il s’agisse de personnes ou de groupes sociaux ?
On songe aux professionnels de la sphère politique, les médias étant devenus leur principal moyen de communication. Ou encore à ces animateurs d’émission de télévision sans cesse invités à venir parler dans d’autres émissions. Ou encore aux experts attitrés des journaux télévisés parfois invités dans des colloques scientifiques en leur qualité de

spécialistes connus. Le souci de l’audimat incitant à privilégier les sujets et les personnalités déjà connues, le fonctionnement tout entier des médias semble reposer sur des processus d’invisibilisation. Pour enrayer une telle circularité, il convient de s’en prendre à la fois à ses causes et à ses effets.

Il faut enfin souligner un autre biais d’invisibilisation médiatique, qui concerne la manière dont sont traités les sujets. Il ne suffit pas qu’une catégorie de public fasse l’objet d’un reportage pour que sa visibilité soit assurée, encore faut-il que l’image véhiculée représente la réalité. La dépendance des médias au sensationnalisme, le recours à des catégories englobantes et à la parole d’intermédiaires plutôt qu’à celle des publics concernés favorisent la diffusion et la persistance de préjugés négatifs et stigmatisants à l’égard d’une partie des membres les plus fragiles de la société. De ce diagnostic découle un enjeu de responsabilisation des acteurs médiatiques. Le traitement exclusif de la pauvreté sous l’angle du sensationnalisme présente l’inconvénient d’accorder une très forte attention à une partie seulement des membres d’un groupe social donné, comme lorsque les émeutiers se trouvent assimilés aux « jeunes de banlieue » et vice versa, ou bien quand les parents d’enfant(s) placé(s) ne sont évoqués que dans les cas de maltraitance, ou encore quand les médias dénoncent les très hauts revenus des dirigeants des grandes entreprises sans évoquer l’étranglement financier de nombreux petits entrepreneurs.

Pour diminuer le risque d’un décalage entre la représentation médiatique et la réalité vécue par les publics, on encouragera le recours plus fréquent à une prise de parole directe des publics concernés plutôt qu’à des intermédiaires. Il convient à ce titre de souligner à nouveau les tentatives de plus en plus nombreuses de redonner de la voix aux invisibles dans la littérature aussi bien qu’au cinéma, à la télévision et à la radio. En donnant à voir et à entendre l’existence des personnes au-delà des catégories qui les caricaturent, ces représentations contribuent à enrichir le regard porté par les citoyens sur les situations de précarité et à favoriser une meilleure considération sociale des plus en difficulté.
Quelques expériences minoritaires montrent que d’autres perspectives seraient envisageables.
Lorsque ATD Quart-monde publie en 2013 En finir avec les idées fausses sur les pauvres et la pauvreté, il s’agissait, comme l’évoquait dans la préface de cet ouvrage Dominique Baudis, alors Défenseur des droits, d’« aider à poser sur l’autre un regard plus attentif et plus juste ». L’initiative du sociologue et historien, Pierre Rosanvallon, visant à redonner de la visibilité à des vies à travers un site et une collection de textes sur le thème « Raconter la vie »81, s’inscrit dans une démarche voisine. Cliente de supermarché, jeune ouvrier précaire, coursier parisien, mais aussi directeur de recherche dans son labo vétuste, toutes et tous expriment une souffrance sociale. Une forte demande existe pour ces témoignages dont atteste, par exemple, le succès du livre de Florence Aubenas, Le quai de Ouistreham. Des productions audiovisuelles, documentaires et sites web produisent régulièrement des images ou donnent la parole à des personnes que l’on n’entend et ne voit que sporadiquement. L’ONPES souhaite vivement que ces initiatives soient encouragées et soutenues.

81. http://www.raconterlavie.fr

Renforcer l’égalité des chances, réduire la discrimination scolaire

La rupture de confiance avec la sphère politique se trouve aussi alimentée par la tendance 8 la hausse de ceux qui estiment que l’égalité des chances se trouve en péril et que la mobilité sociale est en panne. Selon un sondage datant de décembre 2013, la moitié des Français (49 %) considèrent que l’école n’est plus capable d’assurer l’égalité des chances, contre seulement 37 % en 2006. Cette crise de la mobilité sociale transparaît tout particulièrement dans les médias.
Au Royaume-Uni, en 2009, le gouvernement de Gordon Brown s’est saisi de la question de la reproduction des professions les plus fermées. Il a proposé une série de mesures visant à rendre moins opaques et plus justes les conditions d’accès aux secteurs des médias, de la politique, de la médecine ou encore du droit (Milburn, 2009). Regroupés sous le vocable d’« élite sociale », ces secteurs partagent une forte valorisation sociale pour ceux qui y évoluent, des revenus élevés ainsi qu’une visibilité publique et médiatique. Le problème de l’invisibilisation médiatique croise ici celui de l’inégalité des chances d’accès aux formations et aux métiers les plus valorisés. La plupart des actions mises en œuvre à la suite du rapport de 2009 concernaient les mécanismes qui, au cours du parcours éducatif, évincent les candidats potentiels à ces professions avantageuses. Ces actions s’inscrivaient dans la continuité du vaste programme, Aimhigher (« visez plus haut »), d’égalité des chances d’accès à l’université, initié par Tony Blair en 2004 et poursuivi par Gordon Brown jusqu’en 2011. Il s’agissait avant tout d’encourager les élèves d’origine défavorisée en leur faisant découvrir, dès la fin de l’école primaire, la diversité des métiers auxquels ouvrent les études supérieures.
Aimhigher et ses déclinaisons ciblant les professions fermées reposent sur un système d’échanges intensifs entre les établissements du primaire, du secondaire et du supérieur, en partenariat avec de nombreuses entreprises, associations et institutions. En amont, les élèves du primaire et du secondaire reçoivent régulièrement la visite d’étudiants, d’enseignants-chercheurs et de toutes sortes de professionnels venus présenter leur métier. Une partie d’entre eux bénéficie de la possibilité d’effectuer des séjours d’immersion dans une université, soit pour en découvrir l’offre de formation, soit pour goûter à la réalité de la discipline qu’ils envisagent d’étudier plus tard. En aval, des mesures ont été prises pour multiplier les opportunités de stages et, surtout, pour rendre plus flexibles et plus transparentes les voies d’accès aux formations et aux métiers les plus fermés. De telles mesures présentent un intérêt certain pour la situation française. On retiendra l’esprit des orientations britanniques en la matière : élever et diversifier les aspirations de toutes les catégories défavorisées, identifier et débloquer les freins aux trajectoires ascendantes, afin de diversifier d’un point de vue social, ethnique, de genre, ou encore en termes de handicap, les professions les plus fermées et offrant un certain rayonnement public et médiatique.
Soit une politique d’égalité des chances et de mobilité sociale qui se présente aussi comme une forme de prévention des risques d’invisibilisation, l’accès au diplôme représentant à lui seul un vecteur important de reconnaissance sociale. L’ONPES souligne l’importance de ces démarches et l’intérêt de leur transposition adaptée à la société française.

Des normes, des processus et des mutations de la société

Les processus sociaux et institutionnels mis en évidence dans le cas des travailleurs non salariés pauvres, ainsi que les enjeux relevant de la statistique sociale ne suffisent pas à expliquer les phénomènes d’invisibilité. Ceux-ci doivent aussi être interprétés et compris à l’aune des mutations sociétales au sein desquelles ils prennent place.
Ainsi l’invisibilité éprouvée par une partie des jeunes ruraux renvoie-t-elle en partie aux processus à l’œuvre depuis une trentaine d’années d’urbanisation des territoires ruraux.
Le sentiment de ces jeunes d’être invisibles aux yeux des élus locaux s’explique aussi par l’évolution de leur profil, de leurs aspirations et, partant, de leurs besoins de plus en plus similaires à ceux des jeunes urbains.
Le contexte des travailleurs non salariés a aussi évolué avec l’incitation croissante de l’État à recourir à ce type d’activité, avec la création du statut d’autoentrepreneur ou encore, pour citer une catégorie spécifique, avec l’amplification de la crise affectant les exploitants agricoles.
Le sentiment éprouvé par certains d’une méconnaissance de leurs difficultés renvoie à ce cadre. Au-delà de ces trois publics ciblés, de nombreux autres auraient aussi pu être étudiés, offrant autant d’opportunités de donner à voir les processus d’invisibilisation dans leur diversité82.

Il faut enfin compter avec les mutations qui affectent la famille et l’articulation entre celle-ci et la société.
Trois mutations doivent être soulignées pour leur apport décisif à la compréhension du vécu des parents d’enfant(s) placé(s).
D’abord, le remplacement de la cellule familiale traditionnelle par une variété de situations intégrant une part croissante de familles monoparentales et de familles recomposées. Ensuite, le passage d’une fonction parentale de préparation de l’enfant à la vie en société, organisée autour de la dualité autorité paternelle/amour maternel, à une autre d’accompagnement de l’enfant dans le respect de sa spontanéité et dans une logique de libre épanouissement (Gauchet, 2010).
Enfin, la montée récente du thème de la « parentalité » a eu pour effet de transformer le rapport des institutions aux familles, les professionnels de l’Aide sociale à l’enfance se trouvant pris dans des injonctions contradictoires de protection de l’enfant vis-à-vis des carences de ses parents et, dans le même temps, de valorisation de l’autorité et de l’exercice de la parentalité.
Ces mutations expliquent en partie le vécu paradoxal des parents d’enfant(s) placé(s), oscillant entre des stratégies de dissimulation de leurs difficultés nourries par la crainte du jugement de l’institution et le sentiment d’une disqualification institutionnelle puissante et productrice d’inaudibilité.

Corriger et prévenir concrètement l’invisibilité sociale

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