L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

CHAPITRE 4
Des normes et des regards pour lutter contre l’invisibilité ?

L’invisibilité, ou les processus d’invisibilisation

En définissant l’invisibilité sociale comme un ensemble de processus, où interviennent des acteurs multiples, et par lesquels un déni de reconnaissance des personnes aux divers niveaux de leur existence sociale peut affecter la profondeur, la durée et l’évolution de situations de pauvreté et d’exclusion sociale, l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale propose une étape supplémentaire dans la compréhension des mécanismes qui font que des personnes et des populations se retrouvent et se perçoivent, au-delà de la pauvreté monétaire, dans des situations d’exclusion sociale voire de marginalité.

Parce que l’invisibilité sociale se présente comme un concept flou, un effort de clarification s’imposait, concernant plus particulièrement deux aspects. L’invisibilité doit-elle être rapportée à des personnes ou à des groupes de personnes, voire à des populations ou bien aux difficultés rencontrées par ces personnes, ces groupes ou ces populations ? « Petits agriculteurs », « chômeurs », « jeunes ruraux », « veuves d’artisan ou de commerçant » sont, parmi tant d’autres, fréquemment accompagnés du qualificatif d’invisibles. Cet usage, très régulier dans les médias, a notamment contribué à l’appropriation de la notion par le monde politique, chaque parti politique s’érigeant volontiers en représentant et en défenseur de tout ou partie des « invisibles ». Il est clairement apparu au cours de l’élaboration de ce rapport que la seconde interprétation correspondait le mieux à la réalité. Souvent, en effet, seule une part des difficultés des personnes est invisible à leur entourage ou aux institutions et à leurs représentants. Souvent, aussi, ces difficultés ne demeurent invisibles que temporairement et sont finalement dévoilées par ceux qui les subissent lorsque la nécessité l’emporte pour eux sur le désir de préserver leur vie privée. L’invisibilité traduit alors la honte du besoin ou celle de l’échec. Le besoin n’est pas caché pour lui-même, mais pour ce qu’il semble dire de la personne qui l’exprime.

La notion d’invisibilité sociale, proche du concept de disqualification sociale (Paugam, 1991 ; Simmel, 1907) ne désigne pas un état mais traduit une dynamique. Tel est le second aspect qu’il convenait de clarifier : l’invisibilité ne renvoie pas à un état caractérisable, mais à des processus se déroulant dans le cadre de relations sociales. Au sein de ces relations, les individus tendent à montrer et à dire ce qui, selon eux, les met en valeur, et à dissimuler le
reste. Le besoin et la pauvreté se trouvant généralement associés, dans les représentations collectives, à une « visibilité négative », il n’est pas d’usage de montrer aux autres ces aspects de soi-même.

En ce sens, l’invisibilité sociale constitue une norme comme une autre, elle est admise comme un comportement qui fait sens dans le cadre des interactions quotidiennes. À ce titre, elle participe au bon fonctionnement de la société, permettant à ses membres de pouvoir préserver leur dignité dans des passages difficiles de leur vie.

On peut rapprocher cette « norme d’invisibilité » de la distinction entre vie publique et vie privée, tout aussi communément admise en vue du bien-être de tous. De la même manière que le libre exercice de la vie privée suppose la possibilité du retrait, le libre exercice de l’invisibilité suppose la possibilité de dissimulation. Entre les deux pôles que forment l’action visible et le retrait d’un côté, le dévoilement et la dissimulation de l’autre, chacun détermine librement l’équilibre qui lui convient le mieux. L’équilibre peut se trouver rompu lorsqu’une contrainte s’exerce et favorise un pôle ou un autre. Ces contraintes s’exercent à petites doses dans le quotidien de la plupart d’entre nous : la fenêtre du salon par laquelle les habitants de l’immeuble d’en face peuvent nous voir, la canne qui révèle le handicap de celui qui l’utilise, le parent contraint de dévoiler ses revenus au jeune propriétaire du studio que son fils désire louer, etc. Ce caractère partagé des phénomènes d’invisibilité au quotidien doit être souligné car il permet à chacun, en y devenant plus attentif, de développer sa propre réceptivité aux besoins de reconnaissance des autres.

L’invisibilité devient problématique à partir du moment où elle se trouve produite par un dysfonctionnement de la société qui conduit à un déséquilibre permanent entre vie publique et vie privée pour une personne ou pour un groupe. De tels dysfonctionnements peuvent intervenir à trois niveaux.
Il peut s’agir d’un déséquilibre de visibilité dans le cadre d’interactions avec les institutions et leurs représentants, comme les parents d’enfant(s) placé(s) tenus de révéler une partie de leur intimité aux représentants d’institutions les ayant déjà disqualifiés en tant que parents.
Le déséquilibre peut être celui de la représentation dans les médias ou dans la sphère politique, à l’instar de celui subi par les minorités ethniques.
Enfin, il peut s’agir d’un déséquilibre de traitement dans le cadre des politiques publiques. Ces déséquilibres engendrent des souffrances chez ceux qui en pâtissent, comme ces fragiles mais fiers entrepreneurs contraints de rendre visible ce qu’ils considèrent être leur échec et dont la honte grandit à mesure que la réponse semble se faire toujours plus impersonnelle. Ils sont alors renvoyés à cette image anonyme de dirigeant d’entreprise que leur personnalité éprouvée ne
parvient plus à endosser. Le déséquilibre engendre des sentiments tels que la honte, la frustration, le ressentiment ou encore la peur.
Pour être résolu, ce déséquilibre appelle des gestes de reconnaissance sociale montrant que l’individu n’est pas seul responsable des difficultés qu’il rencontre et que ses besoins sont légitimes et ne traduisent pas un état pathologique.

Les processus conduisant à une invisibilité problématique renvoient au fil des interactions quotidiennes ainsi qu’à l’ensemble des représentations véhiculées dans les différentes sphères constitutives de la visibilité contemporaine. Les sphères médiatiques et politiques, mais aussi l’action sociale, véhiculent des représentations qui participent directement à la construction de l’image de soi. La mise en visibilité orchestrée par chacune de ces différentes sphères suppose elle aussi un certain équilibre.
Le lien entre visibilité et identité étant très fort, la rupture de cet équilibre affecte les représentations qui conditionnent l’image de soi-même et les relations à autrui.

Par invisibilité, il s’agit donc tout autant de désigner « les processus d’invisibilisation » que « le produit de ces processus ».

L’invisibilité sociale se présente alors comme un prolongement des approches traditionnelles de la pauvreté et de l’exclusion, de nature à étendre plutôt qu’à renouveler la « question sociale
». Il ne s’agit pas d’une façon totalement nouvelle d’analyser les phénomènes de pauvreté, mais d’une manière d’observer lesdits phénomènes qui vient enrichir et compléter les outils existants.
La « pauvreté » renvoie à des privations matérielles, là où le concept d’« exclusion sociale » se concentre sur les trajectoires des individus79 et la place qui leur est attribuée. Pour sa part, la notion d’invisibilité sociale souligne l’importance des enjeux de reconnaissance sociale et permet de comprendre comment les relations sociales et sociétales contribuent ou non à créer ou à renforcer des situations de pauvreté et d’exclusion.

Pauvreté, exclusion et invisibilité génèrent des souffrances voisines. Elles tiennent d’abord à la production d’une image de soi dévalorisée, à l’impression de n’être rien, de ne pas être vu, de devenir transparent aux yeux des autres, d’être mal pris en compte, c’est-à-dire méprisé. Ces souffrances sont aussi liées au sentiment de honte né autant d’un constat d’échec que de l’analyse des causes de cet échec.
À l’isolement relationnel et social vient s’ajouter parfois un sentiment de solitude et une fragilité sur les plans psychologique et social, ce qui conjugué à la précarité peut conduire à la perte de trois confiances : confiance en soi, en autrui et en l’avenir. Si le repli sur soi engendre une souffrance à ne pas être comme les autres, l’inverse est aussi vrai, « le sentiment de honte ou d’échec, la perte de confiance en soi que peuvent provoquer les difficultés économiques engendrent bien souvent un repli sur soi et de l’isolement » (Chartier, 2015).
Une spirale s’enclenche qui conduit les personnes de l’invisibilité aux risques de l’exclusion et de l’auto-exclusion parce que « personne n’existe s’il ne dérange pas au moins quelqu’un » (Furtos, 2009).

En résumé, si pauvreté, exclusion et invisibilité ne sont pas des réalités identiques, les recoupements entre ces trois phénomènes sont fréquents et l’on peut parler de la présomption d’un recouvrement entre ces concepts.

Trois idées complémentaires ressortent des travaux utilisés dans ce rapport :
1) les populations en grande pauvreté matérielle fortement pénalisées par le manque de ressources ont de grandes chances de subir une invisibilité sociale ;
2) le sentiment d’exclusion et la pauvreté subjective sont fortement corrélés avec l’invisibilité sociale ;
3) les processus d’invisibilité renforcent l’irréversibilité de la pauvreté. Ces résultats devraient conduire l’ONPES à mettre davantage l’accent sur les mesures subjectives de la pauvreté, en particulier en approfondissant les travaux déjà engagés sur les budgets de référence.

Si l’invisibilité semble renvoyer à des perceptions de soi et des autres, on peut considérer que l’absence aux autres constitue une approche quasi objective de l’invisibilité. Cette approche peut être mobilisée lorsqu’elle concerne des personnes qui vivent dans un très fort isolement, non volontaire, à la fois familial et relationnel. Sachant qu’il s’agit là d’une
79. Pour une définition complète de l’exclusion sociale, voir le site Internet du Conseil national des politiques de lutte contre la pauvreté et l’exclusion (CNLE), http://www.cnle.gouv.fr/Exclusion-sociale.html
des rares manières de mesurer une forme d’invisibilité sociale, l’ONPES propose de tirer des enquêtes INSEE sur l’isolement relationnel un indicateur régulier d’invisibilité qui pourrait être rapproché d’autres observations recueillies par la société civile.
Les données statistiques et associatives montrent l’importance de cette caractéristique chez les personnes les plus âgées (Crédoc, 2011 et 2012b ; Secours Catholique, 2013).
Elle peut être aussi collective lorsque les personnes relèvent d’un groupe de population qui n’a pas de visibilité soit statistique soit médiatique ou sans présence dans l’espace public.

La pertinence de la notion d’invisibilité sociale s’est trouvée confortée par l’enquête du Crédoc (2015). Une partie importante des Français éprouve des difficultés « que les pouvoirs publics ou les médias ne voient pas vraiment ». Il s’agit surtout de difficultés d’ordre matériel, les difficultés financières et l’accès à une partie des biens fondamentaux (emploi, logement, droits sociaux, services publics, etc.) représentant presque la moitié des motifs désignés par les personnes interviewées.
Ce n’est pas tant l’intensité des privations matérielles qui se trouve mise en cause que la représentation que s’en font les individus dans le cadre de leurs relations avec les autres membres de la société.
Ainsi l’invisibilité sociale qui trouve son origine dans des systèmes de normes, des processus et des comportements, tous mécanismes objectivables, voire mesurables, connaît son point d’aboutissement dans les représentations et les émotions, au cœur de la subjectivité des personnes.

Combattre l’invisibilité sociétale : une pluralité de chemins

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