L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

Conclusion

L’analyse du vécu d’invisibilité des trois publics étudiés conduit à confirmer la pertinence d’une approche multidimensionnelle. On trouve d’abord une invisibilité sociale au sens des interactions quotidiennes. Dans le cas des trois catégories étudiées, cette invisibilité correspond à une forme d’isolement social plus ou moins volontaire. Les personnes concernées font souvent le choix d’un certain isolement social quand elles ressentent de la honte (travailleurs non salariés, parents d’enfants placés) ou bien de la frustration (jeunes ruraux). L’isolement social des néoruraux traduit de son côté une démarche plus « positive » mais, selon la nature des interactions avec les populations autochtones, peut aussi être subi. L’analyse a ensuite mis en évidence plusieurs formes d’invisibilité institutionnelle. Une forme partagée, d’abord, lorsque les dispositifs institutionnels sont décalés par rapport aux besoins ou lorsque leur rigidité les rend particulièrement difficiles d’accès. Une forme spécifique, ensuite, en fonction de chaque catégorie. Les jeunes ruraux et les néoruraux estiment faire face à une forme d’oubli de leurs besoins spécifiques par les décideurs politiques locaux. Les travailleurs non salariés pauvres font l’objet d’une méconnaissance statistique qui traduit une forme d’oubli des décideurs politiques nationaux.
Cette méconnaissance dont ils font l’objet tend à renforcer le sentiment de honte engendré par le moindre échec dans leur entreprise et peut conduire à un cercle vicieux. Enfin, les parents d’enfants suivis par l’ASE subissent une injonction à la visibilité qui les amène 8 orchestrer des stratégies d’invisibilisation de leurs difficultés motivées par la crainte d’être jugés négativement – à nouveau – par l’institution. En ce sens, leur situation se caractérise moins par de l’invisibilité que par de l’inaudibilité (Braconnier et Mayer, 2015).
L’invisibilité des jeunes ruraux et des néoruraux renvoie essentiellement à des enjeux de prise en compte de leurs besoins au niveau local. Les processus concourant à leur invisibilité sont d’abord de nature sociale. Il y va à la fois d’une faible présence des jeunes dans l’espace public et d’une perception fortement négative de ceux qui s’y montrent. Il y va aussi d’une invisibilisation due aux migrations résidentielles. Parmi les jeunes natifs du territoire, il faut distinguer entre ceux qui partent pour de bon, ceux qui partent et reviennent, et ceux qui restent. Il faut aussi compter avec les jeunes et moins jeunes qui entrent sur le territoire, qu’il s’agisse de saisonniers de passage, de jeunes venus trouver un emploi à l’année, ou encore de néoruraux en quête d’un « retour à la terre » et d’une sortie au moins partielle de l’économie monétaire. Cette importante diversité des profils contribue à invisibiliser les catégories de « jeunes » et de « néoruraux » auprès des acteurs institutionnels et

associatifs. Le second processus d’invisibilisation est de nature institutionnelle. Ce sont surtout la faiblesse et l’inadéquation de certains dispositifs qui posent problème. Du point de vue des jeunes et des néoruraux interviewés, les dispositifs manifestent une rigidité et un cloisonnement qui peut finir par les dissuader d’y recourir. Mais c’est finalement au niveau local que se cristallise le sentiment d’invisibilité institutionnelle. Les jeunes et les néoruraux ont l’impression d’être invisibles aux yeux des élus, ils sont frustrés par l’absence de projets les concernant ainsi que par les barrières entourant l’accès aux pratiques sportives et culturelles. Les néoruraux dénoncent la faiblesse des aides à l’installation, tandis que les jeunes insistent sur le décalage criant entre leur désir de vivre sur le territoire et le manque de soutiens en matière notamment de formation et d’accès à l’emploi. Le sentiment d’invisibilité traduit cette réalité paradoxale : celle de deux groupes sociaux qui ont de l’ambition pour leur territoire et d’un territoire qui semble ne pas avoir d’ambition pour eux. En réaction à cette cécité apparente des décideurs politiques locaux, surmontant leur frustration, une partie de ces populations s’organise collectivement. D’abord, en privilégiant le recours à des solidarités relationnelles plutôt qu’institutionnelles. Ensuite, en organisant eux-mêmes des événements afin de combler le vide de l’offre qui leur est proposée.

L’analyse des entretiens avec les travailleurs non salariés pauvres conduit à l’hypothèse d’une invisibilité institutionnelle auto entretenue. Peu d’informations existent qui permettraient de mieux connaître ces populations par ailleurs délaissées de la recherche académique, et les pouvoirs publics ne semblent pas vraiment sensibilisés à ces enjeux et ne sollicitent pas la production de nouvelles informations. L’analyse aussi fine que possible des données statistiques existantes a permis de pointer les sous-catégories les plus exposées à un risque de pauvreté. Pour aller plus loin, il conviendrait d’impulser la production de nouvelles données statistiques, soit une dynamique qui supposerait la mise en relation de la statistique publique, des administrations en charge des non-salariés et des chercheurs. Les entretiens ont conduit à identifier des convergences au niveau des stratégies de contrôle de la visibilité, ainsi qu’à l’égard de l’appréciation du sentiment d’invisibilité. La mise en visibilité se trouve orchestrée en fonction de l’ampleur des difficultés rencontrées et du type d’interlocuteur. Le dévoilement des difficultés se trouve limité par le sentiment de honte éprouvé par les ménages ou par leur ressentiment à l’égard des institutions. Ces réactions nourrissent des phénomènes d’isolement social ou de non-recours et contribuent à renforcer des situations de pauvreté dont ils constituent pourtant l’un des symptômes.

Les parents d’enfants suivis par l’ASE, enfin, présentent une fragilité matérielle et psychologique importante et plus homogène que chez les deux autres groupes. Pour autant, leurs parcours sont tous singuliers et la résolution de leurs principales difficultés supposerait des formes d’accompagnement « sur mesure ». Du point de vue des parents enquêtés, les spécificités de leur situation ne sont pas suffisamment prises en compte par les professionnels de la Protection de l’enfance. Les parents seraient traités de façon uniforme, alors que les problèmes ayant justifié le placement étaient spécifiques. L’analyse des trajectoires des personnes interviewées révèle en effet des parcours singuliers, dont le seul point commun est d’avoir été traversé par des événements dramatiques et parfois tragiques. Leur précarité n’est pas nouvelle et les a souvent accompagnés toute leur vie. Il y va aussi d’une grande fragilité affective, la plupart d’entre eux ayant déjà connu « plusieurs vies », aucune n’ayant permis une stabilisation durable. Cette singularité des trajectoires, leur faible prise en compte

par les services de la Protection de l’enfance dans le cadre de processus administratifs les plaçant en position de coupables, explique leur disposition à l’égard des institutions. Les parents d’enfants placés expriment le sentiment d’être humiliés, non reconnus, stigmatisés. Leur rapport à la visibilité est certainement le plus complexe des trois catégories étudiées. Ils estiment subir à la fois une invisibilisation de leurs difficultés socio-économiques, et une injonction à une excessive visibilité de leur situation personnelle. Ce paradoxe les conduit à mettre en place des stratégies d’invisibilisation partielle, choisissant de ne pas montrer tout ce qui pourrait jouer en leur défaveur dans l’évaluation permanente à laquelle ils se trouvent soumis. Leur « vrai problème » pourrait alors correspondre à un enjeu d’audibilité plutôt que de visibilité. Par
définition, les parents d’enfants placés sont identifiés et, partant, visibles au sens primaire. Théoriquement, cette visibilité permet l’expression de leurs besoins et, à ce titre, ils sont moins invisibles que les jeunes ruraux ou les travailleurs non salariés pauvres. Le problème réside alors dans la non-perception de ce qu’ils expriment. Si l’invisibilité sociale contribue aux processus d’exclusion, l’invisibilité mais aussi la survisibilisation institutionnelle engendrent de leur côté des formes d’inaudibilité.

CHAPITRE 4
Des normes et des regards pour lutter contre l’invisibilité ?

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