L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

Les parents des enfants suivis par l’ASE : une invisibilisation alimentée par la crainte

Les deux précédentes études de cas ont conduit au constat que le vécu de l’invisibilité sociale prend généralement sa source dans le sentiment engendré par une situation d’indifférence ou d’oubli impliquant un déni de reconnaissance :
la frustration des jeunes ruraux et des néoruraux de ne pas être pris en compte par les institutions locales, la honte des travailleurs non salariés pauvres. Le cas des parents d’enfants suivis dans le cadre de l’Aide sociale à
l’enfance (ASE) renvoie-t-il à un sentiment comparable ?

Suivant les recommandations dégagées dans le rapport exploratoire de FORS (2014), l’intérêt de l’ONPES s’est porté à la fois sur les parents des enfants suivis par l’ASE et sur leur entourage familial (oncles et tantes, grands-parents, cousines et cousins, etc.). La méconnaissance à l’égard de cet entourage et la persistance des préjugés négatifs qui pèsent sur les familles de l’Aide sociale à l’enfance dans les médias et au-delà67 incite à s’interroger sur ses composantes, son influence sur la situation des enfants et, surtout, son rôle potentiel chez les travailleurs sociaux. La situation des parents suscite un intérêt plus manifeste, à la fois chez les chercheurs en sciences sociales et au sein des institutions centrales chargées de mettre en œuvre ou de participer à l’ASE. Les difficultés entourant le déroulement des interactions entre les parents et les travailleurs sociaux se sont déjà trouvées mises
en lumière, mais personne n’a encore interrogé spécifiquement la façon dont de telles interactions peuvent ou non engendrer des phénomènes d’invisibilité sociale. Une telle approche présente un intérêt puissant en tant qu’elle peut conduire à formuler l’hypothèse d’un effet pervers qui serait associé plus ou moins systématiquement à la mise en œuvre d’une politique publique. Le travail d’accompagnement social mené auprès des parents d’enfants en ASE aurait-il pour effet de rendre invisibles les difficultés de ces populations et, ce faisant, de renforcer leur situation
d’exclusion au lieu de les aider à en sortir ?

Cette question se pose aujourd’hui dans un contexte qui a très fortement évolué. Les principes de l’aide sociale à l’enfance ont connu plusieurs transformations successives par l’effet de celles, plus générales, du droit de la
famille. L’aide sociale à l’enfance repose sur les relations entre trois acteurs plus ou moins parties prenantes des décisions : l’enfant, les parents et les institutions. Le principe même de l’ASE consiste à diminuer le pouvoir parental et à transférer ce qui se trouve ainsi soustrait à des agents représentant les institutions. Soit une démarche fondée sur une asymétrie de pouvoir entre les parents et l’institution. Ce qui se trouve en jeu dans les évolutions de l’ASE, c’est la façon dont se trouve organisé ce déséquilibre de pouvoir. Après le principe d’une substitution de l’institution aux
67. Du fait notamment d’un traitement médiatique réduit au ciblage des cas de maltraitance, sous la rubrique des faits divers, alors que ces cas ne représentent qu’environ 30 % des publics de l’ASE. Ainsi que le formule Catherine Sellenet (2001), « [avec les affaires de maltraitance], la charge émotionnelle est maximale et les médias s’en servent pour dénoncer ces parents indignes et faire de l’audimat ». Citons aussi Serge Paugam (1991, p.188) : «
Lorsqu’une famile est dénigrée, discréditée en raison de l’accusation faite aux parents de ne pas avoir su pourvoir à l’éducation de leurs enfants ou de ne pas avoir été capables d’éviter leurs agissements, c’est la vie de chacun qui est retournée dans les moindres détails. Les souvenirs se mêlent aux rumeurs pour amplifier tous les défauts, toutes les carences de la famille et lorsqu’on constate une nouvelle dégradation ou un vol dans la cité, le coupable est désigné d’avance. »

parents, le droit a favorisé un principe de suppléance, puis de coopération et de négociation (Potin, 2011). Mais une coopération est-elle possible étant donné l’asymétrie de pouvoir ? Il s’agissait de mieux prendre en compte la situation objective et subjective des parents, toute la question résidant aujourd’hui dans les effets de cette transformation : l’obligation de coopération contribue-t-elle à rendre plus visibles les besoins des parents ou bien, au contraire, moins visibles ?

Après avoir retracé les grandes lignes de ces évolutions juridiques, il s’agira de caractériser la tension entre visibilité et invisibilité qui structure les relations entre les parents et les travailleurs sociaux : la visibilité à laquelle les parents se trouvent contraints malgré eux est-elle vécue comme une menace ou bien comme une opportunité ? Quels sont les sentiments qui dominent, chez les parents, à travers ces interactions qui se déroulent parfois sur de nombreuses années ?

Des injonctions contradictoires pour les deux parties prenantes

Les pratiques actuelles de l’Aide sociale à l’enfance et, plus généralement, de la protection judiciaire et sociale des enfants, sont le produit d’une longue histoire et de plusieurs mutations significatives. La description détaillée de cette histoire fournie dans l’étude faite à la demande de l’ONPES par FORS et Sécher (2015)68 conduit à souligner le basculement progressif d’un principe de substitution à un principe de coopération, en passant par la suppléance.
Cette évolution a eu lieu à la faveur de transformations des représentations juridiques et sociales de la famille, de l’enfant et des parents. Ces mutations convergent finalement pour produire une situation paradoxale, dans l’ère contemporaine. Un paradoxe, car l’on se trouve avec, d’un côté, le souci de l’institution de protéger l’enfant de ses parents et du reste de sa famille et, de l’autre, le souci de la même institution d’aider les parents à retrouver une capacité d’exercice de la parentalité. De ce paradoxe découlent les enjeux identifiés dans le rapport comme structurant la tension entre visibilité et invisibilité dans les relations entre les parents et les représentants des institutions.

La protection de l’enfance s’est construite contre les parents plutôt qu’avec eux. Dès la création des tout premiers établissements d’accueil d’enfants déshérités, au IVe siècle, et jusqu’au XIXe siècle, la situation se résume par la formule suivante : « La logique est chirurgicale : l’enfant se voit définitivement coupé de ses racines et de son milieu familial qui a soit disparu (orphelins), soit est réputé “inapte” à l’élever (familles déshéritées) » (Jacquey-Vazquez, 2015). Cette « coupure » se trouve longtemps justifiée par la prédominance des profils d’enfants orphelins. Mais la diminution de ces derniers au profit d’une prise en charge concentrée de façon croissante sur les enfants issus des milieux pauvres de la société a pour effet de déclencher, au XIXe siècle, les premiers débats sur
la légitimité de l’intervention institutionnelle et des formes qu’elle adopte. C’est à cette époque que se construit la notion de « protection de l’enfance », une « protection » que les institutions ont le devoir de garantir et qui justifie leurs interventions. La protection concerne bien sûr les
68. Voir les pages 12 à 36 du rapport FORS réalisé pour l’ONPES : FORS et Sécher (2015). On y trouvera aussi une courte revue de la littérature sur les parents des enfants placés. Pour une revue de la littérature plus complète, voir Touahria-Gaillard (2014).

enfants orphelins, mais elle englobe aussi ceux faisant face à une situation de maltraitance et ceux qui, à l’inverse, constituent un danger pour leur environnement. Toute la question est alors de déterminer ce qui relève, ou non, de ces situations. La période où dominaient les mouvements « hygiénistes », en particulier, a légitimé le principe d’un besoin de protection des enfants issus de familles considérées comme « dangereuses » ou « dégénérées ».
Les lois de 1889 et de 1912 offrent un cadre légal à cette approche en limitant la toute-puissance paternelle (instauration de la mesure de déchéance parentale) et en créant les tribunaux pour enfants.

Au cours du XXe siècle, la Protection de l’enfance et le droit de la famille connurent des modifications profondes qui eurent d’abord pour effet de renforcer puis, au contraire, de diminuer l’asymétrie de pouvoir entre les parents et les institutions. Les premiers métiers de travail social émergent au début du siècle afin notamment d’améliorer le repérage des familles pauvres et des enfants en situation de danger immédiat. Dans l’Entre-deux-guerres, les mesures de placement familial apparaissent et font l’objet d’une valorisation au sein de l’ensemble de la société : « il devient un moyen de prévention qui soulève l’enthousiasme, donne l’espoir non seulement de pouvoir sauver les enfants de la misère, mais de leur faire bénéficier d’un environnement social et éducatif de qualité » (David, 1989). Dans l’après-guerre, le souci de fournir à chacun les meilleures conditions possibles de développement s’étend, tandis que se confirme le basculement de la figure de l’enfant dangereux à celle de l’enfant en danger (Abels-Eber, 2000).

L’ordonnance de 1945 introduit à ce titre une modification juridique fondamentale en imposant aux parents d’assumer correctement leurs responsabilités parentales, sous peine de perdre le droit d’élever leur(s) enfant(s). Cette transformation juridique a pour effet de permettre aux institutions judiciaires de soustraire un enfant à ses parents afin de le placer soit dans une famille de substitution, soit dans un centre institutionnel. En 1960, les mesures de placement dominent et concernent pas moins de 130 000 enfants69.

Au cours des décennies suivantes, on assiste au passage d’une logique de substitution à une autre de coopération avec, entre les deux, des périodes centrées autour de la notion d’aide puis de logique de suppléance. L’aide éducative à domicile émerge dans les années 1960-1970. Elle se trouve justifiée par des recherches s’étant employées à démontrer que, en dépit des avantages apparents, la séparation de l’enfant de ses parents biologiques contredit ses besoins naturels. Non sans paradoxe, ce courant de pensée s’impose à une époque où le modèle familial traditionnel se trouve remis en question par la multiplication des divorces et des recompositions familiales. Cette mutation de la famille a pour effet de renforcer, dans les représentations sociales, l’importance du lien qui unit un enfant à ses parents, celui-ci finissant par constituer « l’élément permanent de la famille » (Falconnet et Vergnory, 2001).
Lorsque les parents se séparent et que la famille éclate, chacun des deux parents se trouve lié de façon égale à leur enfant. Ce principe se trouve consacré par la loi du 4 juin 1970 qui met fin à la notion de « chef de famille » et institue celle d’« autorité parentale », soit la responsabilité conjointe et égale des deux parents. C’est toutefois surtout à partir des années 1980, à la suite du rapport Bianco et Lamy (1980), qu’il se trouve intégré aux
69. Au 1er janvier 1960, ils étaient 130 158 enfants placés, soit 0,88 % des moins de 20 ans. Au 1er janvier 1970, ils étaient 228 285, soit 1,363 % des moins de 20 ans (Dupont-Fauville, 1973, p. 50-52).

pratiques des professionnels. S’en suit en 1984 la loi Dufoix (loi du 6 juin 1984) qui instaure le principe du recueil de l’accord des parents dans le cadre d’un placement administratif et de leur consentement dans le cadre d’un placement judiciaire (Oui, 2007).

Ce croisement historique entre la fragilisation de la cellule familiale, d’une part, et le renforcement de la responsabilité parentale, d’autre part, se présente presque comme un paradoxe. C’est au moment où les parents se trouvent fragilisés en tant qu’individus que l’institution renforce leur responsabilité individuelle et commune à l’égard de leur(s) enfant(s). Un paradoxe qui se trouve renforcé par une troisième transformation historique, à la suite de la Convention internationale des droits de l’enfant (CIDE), adoptée en 1989 : la mutation des normes éducatives depuis une approche considérant que les violences physiques font partie intégrante des ressources légitimes d’éducation, à une autre, estimant au contraire que toute violence physique représente une atteinte à l’intérêt de l’enfant.

Cette mutation ouvre la voie à une nouvelle extension du champ d’intervention des institutions et associations chargées de la Protection de l’enfance, plus que jamais incitées à détecter les mauvais traitements : « D’affaire privée, le mauvais traitement est devenu question publique. (…) l’entité clinique quitte le seul champ médical et entre dans l’espace public sous une nouvelle appellation : “la maltraitance infantile” » (Fassin, 2003). Soit une transformation qui, d’un point de vue strictement objectif, pose problème. Quel critère utiliser, en effet, pour identifier sans le moindre doute une situation de maltraitance ? Cette transformation induit dans tous les cas une extension de la légitimité des institutions à « voir » ce qui se passe entre les parents et les enfants. La visibilité des interactions parents enfants, dorénavant, constitue ni plus ni moins une condition nécessaire à l’exercice du droit en matière de Protection de l’enfance. Mais la difficulté n’est pas seulement objective, il y va aussi d’un effet pervers considérable au niveau des représentations sociales. En effet, si les enfants placés pour cause de maltraitance représentent moins de la moitié des effectifs (Frechon et Robette, 2013), le sens commun assimile pour sa part toute mesure de placement à une situation de maltraitance et 8 une forme d’immoralité des parents.

La triple fragilisation juridique, sociétale puis pénale des parents induite par les mutations décrites ci-dessus entraîne des conséquences évidentes en matière de visibilité sociale. Non seulement les parents se trouvent sommés de donner à voir aux institutions leurs interactions privées avec leur(s) enfant(s), mais ils risquent de surcroît de subir le regard accusateur de leur entourage et de tous les membres de leur environnement social. Soit une injonction à la visibilité institutionnelle, doublée d’une menace de visibilité sociale négative ! On peut d’emblée émettre l’hypothèse que l’attitude des parents envers les représentants institutionnels se trouve fortement conditionnée par ces enjeux et que des stratégies existent à ce niveau permettant aux uns et aux autres de moduler leurs besoins réciproques en matière de visibilité et d’invisibilité. Mais il y va aussi d’un autre risque, inverse, que le travail d’évaluation et de décision qui se joue entre les professionnels et les parents conduise à une invisibilisation de l’enfant. De sorte qu’il convient de prendre garde 8 ce que la mise en visibilité des parents ne débouche pas sur une invisibilité des enfants (Robin et Séverac, 2013).

Les années 2000 correspondent à un prolongement important de ce renversement opéré à la faveur du droit des parents, dans le cadre d’un mouvement en faveur de la reconnaissance de
usagers par les institutions publiques. La loi du 2 janvier 2002, notamment, fixe de nouvelles règles relatives aux droits des personnes70. Dans le champ de la protection de l’enfance, le principe de l’autorité parentale se trouve réaffirmé, l’ensemble des agents concernés se voyant rappelés que les parents conservent, sauf avis contraire du juge, l’entièreté des prérogatives de l’autorité parentale.
Ils se trouvent incités à respecter le droit des parents et à mieux prendre en compte leurs attentes et leurs besoins, ainsi bien sûr que leur point de vue sur les décisions affectant le devenir de leur(s) enfant(s). Du côté judiciaire, dès les années 1990, on observe une stagnation des mesures de placement et, parallèlement, une augmentation des mesures d’accompagnement éducatives des parents, soit le passage d’une politique substitutive à une autre, dite supplétive, définie comme « l’action auprès d’un mineur visant à assurer les tâches d’éducation habituellement effectuées par les familles, mises en œuvre partiellement ou totalement hors du milieu familial » (Sellenet, 2007). Ces évolutions coïncident avec l’essor de la notion de « parentalité »71, utilisée dans le cadre de l’ASE pour offrir une légitimité au principe d’une intervention des institutions consistant à éduquer les familles aux bons modes d’éducation de leur(s) enfant(s) (Martin, 2014).

Les institutions doivent assurer une forme de contrôle à l’égard des parents afin de maximiser leurs capacités d’éducation des enfants et de repérer les cas d’échec, voire de maltraitance. Elles doivent aussi et en même temps respecter l’autorité parentale et se montrer attentives aux besoins et aux projets des personnes concernées. Pour surmonter cette contradiction et assurer leur mission, les agents ne disposent d’aucun critère objectif définitif et doivent s’en remettre à l’expérience et à leur intuition professionnelle. De leur côté, les parents sont contraints de « jouer le jeu » s’ils espèrent retrouver un jour une indépendance et une autonomie totale vis-à-vis de ces institutions. Soit des postures éminemment contradictoires pour les parents comme pour les professionnels, qui tendent de surcroît à invisibiliser la parole de l’enfant, alors que ce dernier est précisément le seul à faire le lien entre tous ces acteurs qui se parlent trop peu (Robin et Séverac, 2013, p. 95).
70. On peut aussi citer le rapport Navès et Cathala (2000), qui estime notamment que « la peur du placement des enfants diminue la liberté de parole des familes et favorise le déni » (p. 45).
71. Le Comité national de soutien à la parentalité définit cette notion comme désignant « le lien entre un adulte et un enfant, quelle que soit la structure familiale dans laquele il s’inscrit, dans le but d’assurer le soin, le développement et l’éducation de l’enfant », CNSP 2011.

Encadré
L’aide sociale à l’enfance en bref

En France, la Protection de l’enfance concerne des jeunes âgés de 0 à 18 ans et peut se pour¬suivre, de façon plus sélective, jusqu’à 21 ans sous la forme d’un « contrat » passé entre le jeune et les services de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Celle-ci est placée sous l’autorité des présidents des conseils départementaux.

Les dispositions régissant le service de l’aide sociale à l’enfance figurent aux articles L 221-1 et suivants du code de l’action sociale et des familles. Les prestations sont accordées lorsque la santé de l’enfant, sa sécurité, son entretien ou son éducation l’exigent. Elles peuvent se présenter sous trois formes
(DREES, 2015) :
1) Les actions éducatives

• L’action éducative à domicile (AED) est une décision administrative prise par le président du conseil départemental à la demande des parents ou en accord avec eux. Les actions éducatives à domicile sont ainsi exercées en milieu familial ; elles ont pour but :
– d’apporter un soutien éducatif et psychologique aux mineurs, à leur famille, aux mineurs émancipés et aux jeunes majeurs âgés de moins de 21 ans ;
– d’éviter le placement hors du milieu familial, de préparer un placement ou, à l’issue de celui-ci, de préparer le retour dans la famille.

• L’action éducative en milieu ouvert (AEMO), exercée en vertu d’un mandat judiciaire (décision du juge des enfants), poursuit le même but que l’AED, mais contrairement à cette dernière, elle est contraignante à l’égard des familles.

2) Les mesures de placement (enfants accueillis à l’ASE)

Les mesures de placement à l’ASE sont de trois types :

• les mesures administratives sont décidées par le président du conseil départemental sur demande ou en accord avec la famille (ou du jeune majeur concerné). Ce sont les accueils pro¬visoires de mineurs, les accueils provisoires de jeunes majeurs et des pupilles de l’État ;

• les mesures judiciaires sont décidées par le juge des enfants. L’enfant est alors confié au ser¬vice de l’ASE, qui détermine les modalités de son placement. Elles comprennent la délégation de l’autorité parentale à l’ASE, le retrait partiel de l’autorité parentale, la tutelle d’État déférée à l’ASE, et le placement à l’ASE par le juge au titre de l’assistance éducative ;
• les placements directs comprennent le placement par un juge auprès d’un établissement ou auprès d’un tiers digne de confiance et la délégation de l’autorité parentale à un particulier ou à un établissement. Dans le cas d’un placement direct, le service d’aide sociale à l’enfance n’est que le payeur de la mesure.

3) Les aides financières

Les départements versent ces aides sous forme d’allocations mensuelles ou de secours à la famille. Le nombre de leurs bénéficiaires étant difficile à déterminer, elles sont uniquement présentées sous la forme de dépenses annuelles brutes. Ainsi en 2012, les allocations représentaient 346 millions d’euros soit 5 % du budget consacré à l’aide sociale à l’enfance (DREES, 2014).
Vingt mineurs français sur mille sont suivis par la Protection de l’enfance1 :
• Le nombre de mineurs suivis par les services de la Protection de l’enfance était de 284 000 au 31 décembre 2012, soit un taux de prise en charge de 19, 5 %o des moins de 18 ans.
• Le nombre de jeunes majeurs concernés par une mesure de prise en charge s’élevait à la même date à 21 500, soit un taux de prise en charge de 9, 1 %o des 18-20 ans.

Sources : Les bénéficiaires de l’Aide sociale, DREES2.
Une baisse récente de la part occupée par les enfants placés
Jusqu’au milieu des années 2000, le placement était la mesure majoritairement décidée, mais dès les années 1990 – peut-être avant, mais nous n’avons pas de statistiques disponibles pour le montrer – l’écart entre les mesures en milieu ouvert et les mesures de placement tend à se réduire. Plusieurs réformes faisant suite à des rapports publics ont en effet fait date pour améliorer les relations avec les familles dans les décisions de placements. On peut ainsi citer le rapport Bianco et Lamy, en 1980, qui dénonçait l’absence de travail avec les familles d’enfants protégés et a entraîné la loi Dufoix du 6 juin 1984 sur les droits des familles dans leurs rapports avec les services de l’Aide sociale à l’enfance. Cette loi instaure notamment le recueil de l’accord écrit des parents en cas de mesure administrative et de leur avis en cas de mesure judiciaire. S’ensuit, deux années plus tard, la loi du 6 janvier 1986 qui limite à deux ans la durée d’une prise en charge en assistance éducative, devant ainsi permettre une réévaluation régulière de la situation familiale. Pourtant le rapport de l’IGAS (Navès et Cathala) en 2000 dénonçait encore la trop grande faiblesse de prise en compte des parents dans le processus de protection des enfants ; des écrits encore interdits aux familles et l’abus de langage dans les termes de contractualisation. La loi de 2002 a pour objectif de placer les bénéficiaires (enfants et parents au cœur du dispositif d’accueil) en incitant les insti¬tutions à individualiser la prise en charge à chaque situation familiale. Enfin la loi du 5 mars 2007 avait entre autres objectifs de renforcer la prévention et diversifier les modes d’intervention auprès des enfants et de leur famille. Apparaissent ainsi des formes d’accueil séquentiel, de placement au domicile des parents, etc.

Malgré toutes ces améliorations, le nombre de placements – judiciaires et administratifs – continue inlassablement de croître chaque année depuis une dizaine d’années alors qu’il avait connu une certaine stabilité, voire une légère baisse entre 1992 et 2002. L’arrivée de nouvelles populations dans le dispositif de Protection de l’enfance et notamment des mineurs isolés étrangers (représentant entre 10 et 20 % des jeunes pris en charge3) peut expliquer en partie cette hausse et cacher une baisse des placements d’enfants non isolés. Toutefois, encore
aujourd’hui, 88 % des mesures de placements sont décidées par un juge des enfants. Le placement administratif est donc toujours largement minoritaire.
1. Estimation des prises en charge au 31 décembre 2012, pour la France entière (ONED 2015).
2. Ce graphique ne prend pas en compte les doubles mesures « placement + milieu ouvert » estimées par l’ONED. En 2008, ces mesures représentaient 8 % des enfants protégés et en 2012 plus que 3 % (calcul réalisé à partir de ONED, 2015). Cette baisse des doubles mesures s’explique probablement par la diversification des mesures (accueil séquentiel, AEMO renforcée etc.). Voir Pascale Breugnot, 2011.
3. Assemblée des départements de France, Communiqué de presse du 7 mars 2016 : http://www.departements.fr/

Questionner le vécu des parents d’enfants placés : quel cadre d’analyse ?

Cette partie fait d’abord écho à celle qui, dans le deuxième chapitre, s’intéressait aux processus d’invisibilisation dans le cadre du travail social.
Ensuite, l’entourage familial des enfants placés a fait l’objet de nombreuses recherches dans plusieurs disciplines, en droit, psychanalyse, psychologie ou encore en sociologie. Il en ressort un certain nombre de pistes pertinentes qu’il convient de présenter avant de passer aux résultats des entretiens.

Le rôle potentiel des travailleurs sociaux dans les processus d’invisibilisation a été abordé et les résultats obtenus ici tendent largement à confirmer ce qui a été dit.

Quatre formes d’invisibilisation peuvent être causées par le travail social.
La première tient à l’organisation même de ce travail, en tant qu’il se fonde sur le ciblage de certaines catégories et, ce faisant, exclut celles qui ne sont pas ciblées.
La deuxième renvoie à des stratégies que les travailleurs sociaux peuvent se trouver amenés à mettre en place afin de se préserver personnellement, par exemple face à des difficultés de certains publics qu’ils savent ne pas pouvoir résoudre. Les troisième et quatrième formes d’invisibilisation dans le cadre du travail social se rapportent encore plus directement aux paradoxes soulignés précédemment et qui caractérisent notamment les relations entre les agents de l’ASE et les parents d’enfants suivis et/ou placés. Il s’agit d’abord de ce qui s’est trouvé qualifié, en partant du point de vue des travailleurs sociaux, d’invisibilisation choisie. Ils reconnaissent savoir qu’une partie des publics qu’ils suivent leur cache leurs difficultés. Nous avons vu que certains agents vont jusqu’à entrer dans une logique de « complicité » avec les personnes concernées en les aidant à dissimuler certaines de leurs difficultés afin de maximiser leurs chances, par exemple, d’obtenir une aide institutionnelle dont ils seraient exclus par l’effet de « seuils » ou de « catégories » parfois inadaptées aux situations réelles.
Enfin, les travailleurs sociaux ont expliqué comment le respect de la vie privée des personnes peut les amener à invisibiliser certaines situations. Ils ont cité l’exemple de certaines personnes âgées en milieu rural, qui vivent dans des logements insalubres mais ne veulent pas partir. Certains estiment que, dans de telles situations, il y va d’une forme de respect de l’intimité de la personne.
L’enquête menée par FORS et Régis Sécher (2015) présente pour ainsi dire l’autre versant de ce qui était abordé dans la partie sur le travail social.

Les quelques études portant sur le point de vue des parents d’enfants placés, notamment, soulignent que la majorité d’entre eux estime que leurs droits ne sont pas respectés, voire même bafoués. Ce qui est plus surprenant, c’est que ce sentiment est également très fréquent pour des parents qui ont volontairement sollicité l’éloignement de leur enfant (Houzel et al., 1999). En psychologie, ce paradoxe se trouve éclairé par l’idée selon laquelle toute forme de séparation institutionnelle entre un parent et son enfant correspond à une forme de violence symbolique, même lorsqu’elle est souhaitée. La sociologie apporte un autre éclairage, complémentaire. En remarquant que l’écrasante majorité des parents d’enfants placés sont pauvres et appartiennent aux catégories populaires72, on se trouve amenés à interroger l’impact de ce type de mesure sur la représentation que ces ménages, déjà démunis à la fois matériellement et, souvent culturellement, se font d’eux-mêmes.
72. Voir notamment le rapport Navès et Cathala (2000), l’article d’Emilie Potin (2011) et l’ouvrage coordonnée par Isabelle Frechon (2009).

La sociologie de la pauvreté ayant déjà largement démontré l’existence de formes parfois extrêmes de stigmatisation et d’auto-disqualification des catégories concernées, les mesures de placement n’impliquent-elles pas par nature un risque important de renforcement d’une telle stigmatisation ?

Fait remarquable, la question du lien entre précarité socio-économique, difficultés éducatives et mesures de placement semble avoir fait l’objet de très peu de recherches (Boutanquoi, 200573), un déficit contribuant à l’invisibilisation des causes socio-économiques des difficultés éducatives et relationnelles. Les causes psychologiques supposées des mesures, en revanche, font l’objet d’une abondante littérature et jouissent d’une grande visibilité académique. Soit un déséquilibre significatif entre une interprétation sociologisante des causes du placement et une autre, psychologisante, axée sur les carences éducatives et relationnelles des parents. La lecture des dossiers de
l’ASE révèle un déséquilibre similaire chez les agents intervenant dans la Protection de l’enfance : « les dossiers sont principalement centrés sur le primat des troubles relationnels, sur les problèmes psycho-psychiatriques, il faut faire un véritable effort de décryptage pour retrouver au gré des comptes rendus le profil socio-économique des parents » (Sellenet et Tendron, 1999). Quelques années plus tard, une nouvelle enquête confirme la persistance d’une interprétation psychologisante. Quand on les interroge sur les raisons de leur intervention dans les familles, les agents ne placent la pauvreté et la précarité qu’en fin de liste, en douzième et treizième positions (Sellenet, 2007).

Ces considérations contribuent à éclairer le vécu des parents d’enfants suivis dans le cadre de l’ASE. L’effet de mode actuel de la notion de parentalité peut en effet induire une lecture optimiste de la situation. Dans la réalité des pratiques, le basculement rhétorique en faveur des droits des parents ne garantit pas leur reconnaissance sociale. Les agents de l’ASE ont été incités à plus de dialogue et à une meilleure prise en compte de leurs besoins via notamment l’instauration d’un contrat entre les parents et la Protection de l’enfance (ONED, 201474). Cela, toutefois, dans un contexte composé d’injonctions contradictoires, dans une période où l’exigence formelle d’efficacité et de résultats quantitatifs les contraint de plus en plus à se concentrer sur les publics les plus « faciles » à aider.

73. Cette étude repose notamment sur une recension des recherches effectuées en 2004 dans l’ensemble des disciplines de sciences humaines et sociales (18 thèses et 32 rapports de recherche).
74. Voir aussi Céline Jung (2010) et Michèle Becquemin (2011).

Encadré
Le profil des parents d’enfants placés: des signes évidents d’hyperfragilité

Les données statistiques sur les caractéristiques des familles d’enfants placés recommandées depuis plus de 15 ans (Navès et Cathala, 2000) sont rares et peinent à se mettre en place à l’échelon national. Quelques études réalisées à des échelons départementaux permettent de caractériser les familles d’enfants placés.

1) Une étude menée auprès de deux départements (Frechon, 2009)
Étude sur dossiers archivés réalisée à partir d’une cohorte de 809 enfants qui ont connu au
moins un placement entre leur naissance et 21 ans et sont sortis du dispositif de protection après l’âge de 10 ans.

Une très forte surreprésentation des familles nombreuses
• Un peu plus de garçons que de filles : 55 % contre 45 %
• Un enfant sur cinq né à l’étranger
• Une surreprésentation des familles nombreuses et recomposées : fratries de quatre enfants en moyenne et seuls 5 % d’enfants uniques. Dans au moins la moitié des cas, plusieurs enfants de la même fratrie sont placés1.
Des parents au profil extrêmement fragile
• La majorité des enfants placés sont encore sous l’autorité de leurs parents. Seuls les orphelins de père et mère, les rares enfants abandonnés et les mineurs étrangers isolés sont sous l’autorité légale du président du conseil général. Les enfants orphelins ou non reconnus représentent tout de même une part importante de la cohorte (environ 23 %).
• Au moment de la sortie définitive de la prise en charge par l’ASE, seuls 36 % sont encore en lien avec leurs deux parents, 33 % sont en lien avec un seul de leurs parents (le plus souvent, leur mère), et au moins 17 % ne sont plus en lien ni avec le père ni avec la mère2.
• Environ 8 % des parents d’enfants placés ont eux-mêmes été placés durant leur enfance, tandis que 5 % ont connu des maltraitances mais sans mesure de placement.
• 8 % des pères et 3 % des mères ont connu au moins une période d’emprisonnement.
• Dans 16 % des cas, au moins l’un des deux parents a rencontré un problème d’alcoolisme.

2) Une étude départementale (Le Mageur et Laidebeur, 2011)
Celle-ci confirme la progression des familles monoparentales parmi les parents d’enfants suivis par l’ASE, qui représentaient en 2008 environ 40 % des situations familiales contre 35 % dix ans plus tôt. Par ailleurs, les deux tiers des effectifs sont issus d’une famille nombreuse (trois enfants et plus), alors qu’elles ne représentaient en 2012 que 16,5 % des familles (INSEE, Recensement 2012). Les familles composées de cinq enfants et plus correspondent à elles seules à un tiers des ménages, alors que celles de quatre enfants et plus ne représentaient, encore en 2012, que 5,3 % des familles. Selon ces pourcentages, on peut estimer à environ 115 000 le nombre de mineurs de l’ASE évoluant dans une famille monoparentale et à 190 000 le nombre de ceux issus d’une famille de trois enfants et plus3. Avec en moyenne quatre enfants par familles, le nombre total de ménages parentaux ayant un enfant mineur suivi par l’ASE s’élèverait à environ 72 000.
On ne connaît que trop rarement la situation socioprofessionnelle des parents. En effet, elle n’est souvent pas renseignée dans les dossiers, même si le taux de remplissage s’améliore depuis le début des années 2000. La situation au moment du début de la prise en charge n’est ainsi indi

quée que dans 33 % des dossiers. On peut néanmoins encore se référer à l’étude menée dans le département du Nord en 2008. Selon elle, la situation socio-économique des mères est beaucoup plus fragile que celle des pères. Presque la moitié des mères isolées ayant au moins un enfant suivi par l’ASE dépendent du RSA, une sur cinq bénéficie d’une allocation pour adulte handicapé (AAH), 13,5 % dépendent des seules allocations familiales et 5,4 % de l’allocation de parent isolé. Au final, seules 10 % de ces mères isolées vivent uniquement de leur activité professionnelle, contre 38 % par exemple des familles « duo-parentales » ayant au moins un enfant suivi par l’ASE. Notons enfin que ces données doivent être maniées avec précaution, d’autres études ayant montré que le taux de remplissage de la situation au moment du début de la prise en charge ne dépasse souvent pas les deux tiers des dossiers.
1. 44 % des garçons et 47 % des filles placés le sont avec toute ou partie de la fratrie. Il s’agit toutefois d’une sous-estimation puisque, dans 29 % des cas, cette donnée n’était pas précisée.
2. Il s’agit encore d’une estimation : dans 8 % des cas, la relation avec les parents à la sortie n’est pas indiquée et, dans 6 % des cas, il s’agit de mineurs étrangers isolés.
3. 40 % dans un cas, et 66 % dans l’autre des 288 300 mineurs – en admettant que les pourcentages constatés dans le département du Nord en 2008 étaient et sont encore représentatifs de la situation nationale.

Les formes d’invisibilité vécues des parents d’enfants placés

La recherche menée par FORS et Régis Sécher (2015) visait à faire ressortir le vécu des parents d’enfants suivis par l’ASE et à mettre à l’épreuve l’hypothèse d’une invisibilisation d’une partie de leurs besoins et de leurs difficultés dans le cadre des interactions avec les institutions concernées. Au terme de l’enquête, plusieurs formes d’invisibilisation ont effectivement été identifiées, certaines étant plutôt le fait des travailleurs sociaux tandis que les autres relèvent d’un choix volontaire des parents interviewés. Dans l’ensemble, les résultats amènent à questionner la différence entre les enjeux d’invisibilité et d’inaudibilité.

L’étude repose sur la conduite et l’analyse de dix entretiens semi-directifs approfondis auprès de membres de l’entourage familial d’enfants placés dans le cadre de la protection de l’enfance (administrative et judiciaire)75. Le corpus se compose d’un couple de grands-parents, de sept mères et deux pères d’enfants placés. En dehors des grands-parents, deux parents sont des « actifs occupés », les autres sont sans emploi. Tous les enquêtés ne sont pas issus de milieux pauvres mais la plupart le sont devenus. Les situations de placement relèvent du judiciaire, à l’exception d’un placement administratif, et concernent entre un et quatre enfants. Dans deux situations, une demande de placement provisoire a été faite par le parent lui-même76. À noter, enfin, que différents relais ont été utilisés pour entrer en contact avec les parents : services de la Protection de l’enfance de six conseils départementaux, l’association Le Fil d’Ariane France, l’Acepp. Comme pour les autres études présentées dans ce rapport, il convient de souligner l’importance de ces contributions.
75. Cette étude ne cible que les parents d’enfants placés et non ceux suivis en milieu ouvert. Elle ne fournit donc qu’un éclairage partiel des difficultés rencontrées par l’ensemble des parents d’enfants suivis par l’ASE.
76. On remarque que ces deux placements « volontaires » sont le fait des deux seuls pères interrogés dans le cadre de cette enquête. Etant donné la faiblesse de l’échantillon, toutefois, aucune conclusion ne peut être déduite de ce constat.

Les résultats confirment l’invisibilisation d’une partie des conditions socio-économiques des parents et de l’entourage familial, ainsi que la psychologisation des difficultés rencontrées, du moins selon la perception des personnes interviewées. Ces constats conduisent à explorer les stratégies d’invisibilité mises en œuvre par les personnes interrogées. Enfin, ils engendrent une interrogation sur les effets des processus d’invisibilisation : la logique d’évaluation permanente des capacités à exercer la parentalité ne risque-t-elle pas de déboucher sur des cercles vicieux et d’entraîner une aggravation des conditions à la fois objectives et subjectives dans lesquelles évoluent les personnes et les ménages concernés ? Pour briser ce cercle vicieux, faudrait-il passer d’une démarche de visibilité à une autre d’audibilité ?

Précautions méthodologique et déontologique

C’est un point de vue totalement subjectif, partial et assumé comme tel, dont il s’agit dans le travail d’enquête mené par Fors et Sécher (2015). Il ne peut donc en aucune manière être envisagé comme un dévoilement d’une « vérité » quelconque : s’il avait été question de développer une réflexion ayant l’ambition d’être « objective » − si tant est que cela soit possible pour traiter d’un phénomène aussi complexe −, cela aurait nécessité de confronter des points de vue différents, notamment des professionnels, des magistrats, et de l’ensemble des personnes qui jouent un rôle dans la décision du placement, dont bien sûr les enfants, premiers concernés. Cette enquête n’a donc pas pour but de remettre en cause, de quelque manière que ce soit, le système de protection de l’enfance ni le bien-fondé des mesures judiciaires ou administratives prononcées.

Cette précaution n’est pas uniquement méthodologique. Elle est primordiale car une interprétation erronée de propos tenus dans cette enquête pourrait mettre en cause des personnes ou des institu¬tions qui jouent un rôle fondamental et très précieux dans notre société : celui d’assurer la protection de personnes qui sont dans une situation de grande vulnérabilité, à savoir les enfants et les jeunes.

Par ailleurs, si une majorité de placements sont mal vécus par les parents, il faut éviter toute généralisation. Les quelques rares études menées à ce sujet mettent en lumière plusieurs façons de vivre le placement (Delens-Ravier, 2001 ; Sécher, 2009 ; Paugam et al., 2010). Les parents enquêtés eux-mêmes ont souvent des jugements plus nuancés qu’il n’y paraît de prime abord.

– Une invisibilisation subie dans une logique d’évaluation des capacités parentales

Les discours des parents d’enfants placés révèlent d’abord une invisibilisation de leurs conditions de vie matérielles. Ils prolongent ainsi les constats sociologiques évoqués précédemment. Du point de vue des parents, en effet, les agents de la Protection de l’enfance ne prennent pas suffisamment en compte leur niveau de ressources et les difficultés financières qu’ils peuvent rencontrer. Or, à leurs propres yeux, ce sont ces difficultés qui se trouvent à l’origine du placement de leur enfant : « C’était au départ un problème de logement. Tout est parti de là. (…) Au lieu de faire quelque chose pour qu’ils aient un logement, non, ils retirent l’enfant, c’est plus simple ». Cette non-prise en compte peut aussi avoir des conséquences importantes dans le cours de l’expérience de placement. Par exemple, la situation de handicap de certains enfants placés et le très faible nombre de places disponibles dans les établissements spécialisés contraint les institutions à un éloignement géographique

important qui peut engendrer des coûts de mobilité insurmontables pour les parents : « ils veulent la placer en Belgique, est-ce que vous croyez que c’est normal ça ? (…) Quand ils m’ont dit ça, j’ai été mal : je n’ai pas de ressources pour faire le voyage ». Au-delà du coût du transport, les parents doivent faire face à d’autres dépenses « périphériques » comme la nourriture et les boissons pour les enfants lors des visites.

Cette occultation des difficultés socio-économiques par les agents est mal vécue par les parents. D’abord, bien sûr, parce qu’elle débouche sur une absence d’accompagnement à l’égard de ces difficultés. Si les parents ont bien conscience que leur accompagnement ne constitue pas le cœur de mission des travailleurs sociaux, ils considèrent que la sous-estimation de leurs difficultés matérielles relève d’une certaine intentionnalité. Elle facilite le maintien d’une interprétation psychologisante des problèmes et, en cela, renforce leur disqualification par l’institution. Le quotidien d’une part importante des parents d’enfants placés, à l’instar de celui de la plupart des personnes pauvres ou précaires, ressemble parfois à un parcours du combattant, semé d’embûches, et ces barrières qu’ils doivent surmonter tous les jours constituent autant d’obstacles les séparant de leur(s) enfant(s). Le fait que les travailleurs sociaux de l’ASE ne cherchent pas à les aider à surmonter ces obstacles est parfois perçu comme une volonté de les maintenir séparés de leur(s) enfant(s). L’exemple de l’accès à un logement de taille et de qualité suffisante pour y faire vivre les enfants revient fréquemment comme dans le cas de Madame C. : « J’ai besoin d’un logement plus grand, mais je ne trouve pas. (…) Ils croient que je fais exprès de ne pas trouver, mais je ne fais pas exprès 1 Si je pouvais, je les prendrais mes enfants. »

Cette occultation des difficultés socio-économiques se trouverait renforcée par la tendance des agents à ne pas tenir compte des alternatives que pourraient parfois constituer des membres de l’entourage familial. Les enquêtés estiment que leur entourage est ignoré, mis à l’écart par les services de protection. Certains affirment qu’un membre de leur entourage aurait pu prendre en charge temporairement leur(s) enfant(s) afin d’éviter une mesure de placement. Dans leur ensemble, ils ne comprennent pas que cette piste soit systématiquement ignorée des services, alors qu’elle est la seule à permettre d’éviter une sortie du cadre familial. Chacun décrit son expérience, comme Madame H. : « Ma mère, ma belle-mère et son mari, et même ma belle-sœur, tous ont proposé de le prendre, ils n’ont jamais voulu 1 ». Ou Monsieur D. : « Mes parents ont demandé. Mais de toute façon, ça ne se fait jamais ». Cette mise à l’écart de l’entourage familial est vécue avec un certain fatalisme, comme une extension de leur propre disqualification en tant que parents. Monsieur D. cite à ce propos l’un des motifs de rejet de sa demande de confier son enfant à ses parents : « Le deuxième motif évoqué, c’est que rien ne permet de garantir que le parent maltraitant ne viendra pas dans sa famille, et ça, c’est un argument magique ». Un autre explique n’avoir jamais obtenu de réponse à une demande similaire : « c’est systématiquement lettre morte, on ne vous répond même pas ».

Ces demandes des parents que l’enfant soit placé chez un membre de l’entourage familial ne renvoient pas toujours à une réalité aussi positive que leurs récits le laissent entendre. Si cette situation se produit effectivement, il arrive aussi que les parents essuient des refus très nets de leur entourage, même de la part de leurs propres parents. Madame C.à raconte sa surprise face au refus de sa mère : « Elle a refusé… Elle m’a fait un choc 1 Ma propre
mère qui refuse sa petite-fille, ça m’a déçue, je ne voulais plus lui parler ». En revanche, la méconnaissance supposée de l’entourage familial par les services de Protection de l’enfance paraît crédible. Les auteurs du rapport remis à l’ONPES en ont directement fait l’expérience, lors de leur enquête, en demandant des conseils départementaux de leur adresser des contacts situés dans l’entourage familial des enfants placés, et se confrontant à l’absence d’informations disponibles en la matière (FORS et Sécher, 2015).

L’importance accordée dans les récits à ces épisodes concernant un hypothétique placement dans l’entourage familial ne renvoie pas tant à la déception de sa non-concrétisation qu’aux effets que ces refus ou absences de réponse ont eus sur leur perception des services concernés. Cette ignorance de leur entourage familial, perçue comme étant intentionnelle, aurait surtout renforcé leur sentiment de disqualification parentale (Paugam, 2014). À chaque fois que le personnel de l’ASE les ignore ou oppose un refus à leur demande, ils intériorisent un petit peu plus l’image de « parents indignes ». Dans la plupart des cas, cette représentation ne découle pas directement de leurs interactions avec les services. Il s’agit plutôt d’une forme de stigmatisation a priori, très fortement intériorisée, et qui conditionne leur interprétation de chacun des échanges avec ces services. Madame B. décrit ainsi ce « sentiment d’être considérée comme une mère incapable d’élever ses enfants ». Il existe comme un espace vide entre les parents et les équipes de l’ASE, un interstice de silences et d’absences où se forgent et se développent des émotions oscillant entre la culpabilité et le ressentiment. En amont du placement, les services de protection de l’enfance ont tendance à être perçus comme « une aide, une source de conseils ». Mais, par la suite, cette représentation disparaît à mesure que le parent réalise que l’aide se trouve destinée à son enfant, pas à lui, et que la mise en œuvre de cette aide repose sur une mise à distance entre le parent et l’enfant. Ce basculement psychologique correspond au passage du sentiment d’être aidé, à celui de ne pas l’être, à celui d’une forme de trahison – le parent ayant souvent beaucoup de mal à concevoir que l’éloignement constitue la solution.

Cette présentation schématique et donc nécessairement caricaturale du vécu psychologique des parents d’enfants placés77 conduit à comprendre les sentiments de disqualification, de culpabilité et de frustration qu’ils se trouvent parfois amenés à éprouver. Ces sentiments traduisent une forme d’invisibilité institutionnelle subie qui fait partie intégrante du quotidien des parents d’enfants suivis par l’ASE. Cette invisibilité institutionnelle semble similaire à celle rencontrée par les jeunes ruraux, les néoruraux et les travailleurs non salariés pauvres. Pourtant, une distinction doit être prise en compte, car la situation des parents d’enfant(s) suivis par l’ASE présente une particularité de taille. En effet, dans leur cas, la non-reconnaissance se déroule dans un contexte où ils se trouvent « évalués » par cette même institution qui les malmène. De sorte qu’en plus d’une invisibilité institutionnelle subie, cette catégorie de public se trouve amenée à développer une invisibilisation stratégique choisie.
– Une invisibilisation stratégique pour se protéger d’une institution désincarnée

En matière de protection de l’enfance, où prime l’intérêt de l’enfant, les parents ne constituent pas le public cible d’intervention, ce qui explique pourquoi les travailleurs sociaux ne
77. De nombreuses expériences de relations positives entre les parents et l’ASE ont été recueillies lors des entretiens. Elles sont évoquées plus bas.

« regardent » qu’une partie de leurs caractéristiques. Les parents se trouvent réduits à une partie seulement de leur identité, dans le meilleur des cas celle de parent « défaillant », et ils intériorisent rapidement ce découpage opéré par le regard des professionnels à leur égard. Ils ont l’impression d’être constamment jugés et une partie significative d’entre eux estime qu’ils sont considérés, quoiqu’ils fassent, comme d’éternels coupables. Ce cadre d’intelligibilité conditionne leur comportement et leurs discours lors des interactions avec les agents de l’ASE, parfois perçus comme la «police des familles» (Donzelot, 1977 et 1999 ; Pioli, 2006). L’impression que chacun de leurs gestes, que chacune de leurs paroles nourrit le jugement de l’institution et les conduit à subir une forme de visibilité excessive ou plutôt, dans ce cas précis, une injonction permanente à la justification.

Cette injonction évaluatrice engendre un sentiment de crainte, celle de ne pas être jugé digne d’être parent et donc de ne pas retrouver leur(s) enfant(s). Cette crainte motive des stratégies de dissimulation de leurs difficultés économiques et sociales. Une invisibilité stratégique choisie qui vise, sinon à restaurer leur dignité de parent, du moins à limiter les risques d’une aggravation de la perception de leur situation par les représentants de ces institutions qui ont le pouvoir de garder ou de leur rendre leur(s) enfant(s). Ces stratégies varient beaucoup en fonction des relations interpersonnelles. De nombreux parents évoquent des assistantes sociales qui ne les « aiment pas », et qui « ne devraient porter aucun jugement sur les parents, mais le font quand même ». Madame H. explique qu’elle attend dorénavant de rencontrer la personne avant de choisir ce qu’elle dévoilera de sa situation : « Demain, à l’assistante sociale, je vais y aller mais je ne vais plus me dévoiler, je vais d’abord voir comment la personne fonctionne et ensuite je parlerai ». Une autre souligne que la confiance est une condition nécessaire au dévoilement des difficultés matérielles : « Madame Robert, c’est quelqu’un de très bien ! Je peux lui parler, je ne lui cache pas la moindre chose. J’ai eu une grosse facture de gaz, eh bien avant je l’aurais caché, alors que maintenant non ! ».

À l’instar de ce qui se passe dans le cas des travailleurs non salariés pauvres, les relations interpersonnelles prennent de l’importance à mesure que l’institution est perçue comme une chose lointaine et inatteignable (Serre, 2010).
Plusieurs des personnes interrogées décrivent le système de protection de l’enfance comme une entité désincarnée face à laquelle ils se sentent démunis, comme Madame A. : « C’est une administration qui broie l’individu sous prétexte de protéger l’enfant ». Ces impressions sont renforcées à chaque fois qu’ils ne parviennent pas à joindre les services concernés au téléphone, à chaque fois qu’une lettre envoyée demeure sans réponse. Les relations avec les travailleurs sociaux de l’ASE constituent finalement leur seul moyen de faire passer un message ou d’obtenir des informations sans avoir à se confronter au « mur » que représente l’institution, parfois même assimilée à l’État tant elle paraît lointaine.
D’ailleurs, non sans surprise, les parents apparaissent plus habitués aux nouvelles technologies, notamment aux courriels et à Internet, que les professionnels de l’ASE qui ne recourent presque jamais à ces moyens de communication dans le cadre de leur activité professionnelle, privant ainsi les parents d’enfants placés d’un moyen d’expression pourtant simple et dont l’utilisation permettrait, justement, d’améliorer la visibilité (Potin, 2014).

Les relations interpersonnelles peuvent déboucher sur des insatisfactions ou bien au contraire contribuer à restaurer un certain degré de confiance envers l’institution. C’est un poids immense qui pèse parfois sur les travailleurs sociaux de l’ASE, quand la quasi-totalité des attentes des parents se concentrent sur eux par l’effet du report des demandes exprimées par d’autres voies à l’institution, mais demeurées insatisfaites. Il est d’autant plus remarquable, à ce titre, de constater qu’une partie des personnes a exprimé une pleine satisfaction à l’égard du travail des agents avec lesquels ils sont ou ont été en contact, même si cette satisfaction s’est plus souvent portée sur les assistantes sociales que sur les personnels de l’ASE. Monsieur E. fait partie de ceux-là, considérant que « L’assistante sociale est plus facile d’accès que l’ASE », tandis que Madame G. considère que les deux métiers se complètent bien : « Les assistantes sociales sont là pour aider les personnes. Quand j’avais un souci à l’époque où j’ai eu mes enfants, l’assistante sociale était là. L’éducatrice de ma fille est là aussi et me donne des conseils ».

Ces expériences positives sont extrêmement importantes dans la mesure où elles permettent en très peu de temps de restaurer un degré de confiance nécessaire à l’expression des besoins. Elles sont décisives, aussi, pour retrouver une meilleure estime de soi et échapper partiellement au déni de reconnaissance induit, par exemple, dans le cas des mesures de placement judiciaire. Mais cette importance accordée aux relations interpersonnelles avec les professionnels engendre aussi des risques. Il suffit que la relation entre le parent et le professionnel se passe mal pour basculer de la confiance à l’invisibilité choisie et à une forme de distanciation volontaire vis-à-vis de l’institution. Une distanciation qui risque de fragiliser encore des parents déjà en difficulté. Car ce qui domine dans ces profils, par rapport aux deux autres catégories étudiées, c’est bien l’extrême précarité de leur situation.
À la différence des deux autres publics, les parents d’enfants placés n’expriment pas le souhait d’être plus visibles. Au contraire, ils ont déjà l’impression d’être observés « sous toutes les coutures ». En revanche, ils souhaitent être plus écoutés. De leur point de vue, l’institution « n’entend pas » leurs attentes.
Pour devenir audible, une partie d’entre eux est en quête d’une visibilité collective qui leur permettrait d’échapper aux limites des situations de face-à-face avec les professionnels de l’ASE. On trouve sur Internet de nombreux blogs visant à regrouper des témoignages de parents afin de les rendre plus audibles. Citons l’un d’eux, dont le message introductif est particulièrement révélateur du besoin d’écoute : « J’ai créé ce blog pour offrir un endroit aux parents pour qu’ils puissent s’exprimer. Mais cela ne suffit pas, le placement d’enfant et les procédés des services sociaux sont dévastateurs pour les enfants, les parents et la famille. Un placement d’enfant coûte cher à l’État et il existe d’autres solutions pour les familles qui rencontrent des problèmes. Les juges se fient aux rapports des services sociaux et les parents sont trop peu entendus. On doit se mobiliser et faire entendre notre mécontentement pour faire “bouger” les choses »78.

L’étude menée sur les travailleurs sociaux a déjà mis en évidence leur conscience de cette attente d’audibilité, mais aussi et surtout le caractère invisible, justement, de l’écoute qu’ils sont susceptibles d’apporter : « Quand je les vois, je me vois mal leur dire que je
78. http://enfantsplaces.centerblog.net/4-Trop-marre#i ou encore : les blogs « Touche pas à mon Enfant » : http://eclma.unblog.fr/, « SOS Parents abusés » : http://www.sos-villages-de-marly.com/, « Les enfants de demain » : http://elleoj-lesenfantsdedemain.blogspot.com/

ne peux rien faire, alors je commence par les écouter. Mais c’est un travail non reconnu, invisible ». Comment rendre plus audible la parole des parents d’enfants suivis par l’ASE ? Comment répondre 8 leur besoin d’un accompagnement plus important ? Une première piste consisterait 8 revaloriser le travail social et, plus particulièrement, le travail d’écoute que les travailleurs sociaux ont été contraints, au gré des dernières évolutions managériales, d’invisibiliser. Ainsi que le formule Guillaume Le Blanc, « le sans-voix n’est sans-voix que pour autant que sa voix n’est pas entendue (…). C’est cette absence de voix qui efface le visage du précaire qui finit par ne plus compter du tout » (Rui et al., 2011).

Conclusion

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