L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

Les jeunes ruraux et les néoruraux : la frustration de ne pas être pris en compte au niveau local

On assiste depuis une trentaine d’années à un renouvellement des recherches menées sur la pauvreté des jeunes en milieu rural. Ces recherches ont conduit à montrer que la pauvreté des jeunes ruraux est plus semblable qu’il n’y paraît de prime abord à celle des jeunes urbains (Coquard, 2015). À l’instar des jeunes des « banlieues », les jeunes ruraux, issus en grande majorité de milieu populaire, faiblement diplômés, se trouvent placés face au dilemme récurrent, quitter leur territoire ou trouver un emploi pour y rester. Ces similitudes de conditions appellent à s’interroger sur les différences de perception des jeunes ruraux et des jeunes de banlieue par la société environnante. La principale caractéristique des difficultés rencontrées par les jeunes ruraux tient-elle à leur invisibilité sociale (Pagès, 2004) ?

La mutation des territoires ruraux

L’attention accordée dans ce chapitre aux jeunes ruraux et néoruraux ne doit pas conduire à occulter le déficit d’intérêt des sciences sociales à l’égard de la pauvreté en milieu rural. Celle-ci n’est devenue un objet d’interrogation sociologique qu’à partir des années 1980, à l’occasion d’un colloque organisé sur ce thème par l’Association des ruralistes français. Synthétisés dans l’ouvrage dirigé par Pierre Maclouf (1986), les travaux de ce colloque avaient conduit à souligner la proximité des problématiques rurales et urbaines, du fait de la porosité croissante entre ces deux mondes traditionnellement considérés comme distincts. L’accroissement simultané des migrations de la ville vers la campagne et de la campagne vers la ville aurait eu pour effet de diminuer les avantages propres au monde rural : les solidarités locales y auraient décliné, le coût de la vie augmenté, tandis que
les problèmes liés à la mobilité seraient devenus prégnants.
La mutation des espaces ruraux s’est prolongée et même accentuée dans les années 1990-2000. Après une longue période de déclin puis de stagnation entre 1975 et 1990, la population y augmente à nouveau pour atteindre 11,1 millions d’habitants en 2007, retrouvant, en volume, son niveau du début des années 1960. Cette augmentation a débuté entre 1990 et 1999 avec près de 8 000 habitants supplémentaires chaque année dans les espaces ruraux. Mais elle s’est surtout affirmée dans les années 2000, avec plus de 75 000 nouveaux habitants chaque année entre 1999 et 2007. Pour
autant, seuls les territoires ruraux situés à proximité d’une ville bénéficient de cette dynamique, et la croissance de la population y est d’autant plus forte que la ville est importante (INSEE, 2014b). De plus, les territoires ruraux des régions de l’ouest et du sud attirent beaucoup plus de nouveaux habitants que ceux du nord et de l’est. La progression démographique du rural n’est donc pas homogène. On peut même parler d’une dispersion des dynamiques démographiques. Environ un tiers des communes rurales continuent de stagner ou de perdre des habitants – soit presque toutes celles situées à plus de cinquante kilomètres d’un pôle urbain dynamique.

Ces évolutions conduisent à s’interroger sur la notion même d’espace rural. La croissance démographique enregistrée renvoie principalement à des processus de périurbanisation et de rurbanisation, de sorte qu’elle coïncide avec ce que certains considèrent être une dynamique

d’urbanisation du pays dans son ensemble (Levy, 2012). Dès lors, peut-on encore parler d’espace rural au sens traditionnel du terme ? De nombreux géographes en doutent et une partie d’entre eux va jusqu’à nier l’existence même d’un espace rural (Vanier, 2005 ; Depraz, 2013). L’espace rural se définit traditionnellement selon un mode particulier d’utilisation de l’espace, dépendant « d’une identité et d’une représentation spécifiques connotées par la culture paysanne » (Kayser, 1990). Le rapport à l’espace du « rural paysan » s’organise entièrement autour de son lieu de résidence et de qui s’y trouve à proximité : « le rural paysan a une connaissance familière de son espace, qui est l’espace de son enfance, de sa communauté, de ses loisirs, souvent de son travail. La superposition de toute sa vie en un lieu, la familiarité qu’il en acquiert » (Guérin et Gumuchian, 1979). Or, le propre des nouveaux habitants des espaces ruraux est d’entretenir des liens avec une multiplicité de lieux : le lieu de travail, les lieux de loisirs, les lieux de consommation, les lieux de culture, etc. Dès lors, l’appartenance territoriale ne se définit plus tant par la résidence que par les mobilités des ménages au sein d’un territoire élargi et intégrant des pôles d’urbanité.

Les notions d’« espace rural » et de « jeunes ruraux » se trouvent réinterrogées à l’aune de cette grande mutation
territoriale. Comment définir ces deux termes tout en tenant compte des processus de rurbanisation et de périurbanisation ?

La catégorie statistique d’espace rural a largement évolué au cours des dernières décennies. En France, l’INSEE a progressivement intégré de nouveaux critères de définition afin de tenir compte des mutations des espaces ruraux. On dispose au départ d’une vision binaire urbain/ rural axée sur une approche morphologique du territoire qui se fonde sur deux critères : la continuité du bâti et la densité de population. La création en 1996 des zones en aires urbaines (ZAU) marque un changement important : on se trouve désormais avec une approche fonctionnelle qui se fonde sur l’identification de pôles d’emploi et la délimitation de leurs aires d’influence à travers les déplacements domicile travail de la population résidente. Au lieu d’une stricte dichotomie rural/urbain, l’INSEE évoque dorénavant
plusieurs types d’espaces ruraux, selon qu’ils se trouvent plus ou moins éloignés des pôles d’influence urbains. Les espaces ruraux les plus éloignés sont alors qualifiés de « rural isolé », rejoints avec la classification de 2002 (ZAU-R) par les « autres communes de l’espace rural ». Cette approche s’affine encore en 2010 avec l’adoption de la notion utilisée par l’Union européenne de « gradients d’urbanité ». Sept gradients sont définis, le dernier, les « communes isolées hors influence d’un pôle », correspondant en partie à l’ancien « rural isolé ». Toutes ces évolutions concourent à faire disparaître la définition traditionnelle de l’espace rural comme désignant simplement l’extérieur de la ville. Le rural ne désigne plus un monde opposé à la ville, mais complémentaire.
Les mutations démographiques, sociales et économiques que l’INSEE tente de saisir à travers cette succession de définitions ont modifié les lieux concernés et la relation que les habitants entretiennent avec leur environnement.
Elles ont d’abord entraîné une diversification des territoires ruraux, selon qu’ils sont plus ou moins proches d’un pôle urbain moyen ou d’un pôle métropolitain. L’arrivée de nouveaux habitants en provenance des villes a transformé et diversifié les « modes d’habiter » (Mathieu, 2007), ces derniers tentant d’opérer une synthèse entre leur culture urbaine et leur représentation du rural, souvent idéalisée. Les citadins qui quittent la ville pour la campagne font généralement preuve d’un attachement fort à leur
lieu de résidence ainsi que d’une volonté d’insertion sociale (Poulot, 2008). Ils tentent de « faire campagne » en allant à la rencontre du voisinage, en faisant travailler les artisans, en achetant leurs produits aux agriculteurs locaux, en multipliant les promenades sur les chemins ruraux, en fréquentant les commerces locaux, ou encore en s’engageant dans les affaires publiques du village. Pour autant, nombre d’entre eux continuent de travailler dans une aire urbaine, voire en centre-ville. Ils sont à la fois urbains et ruraux et se revendiquent comme tel, opérant ainsi
une distinction décisive entre l’identité du territoire (la campagne, la ville) et l’identité de ceux qui l’habitent (Morel-Brochet, 2006). Cette ambiguïté se fonde sur une certaine réalité, celle de leurs déplacements quotidiens, entre le domicile et le travail et les aménités résidentielles. Pour eux, la mobilité est ressentie comme le prix à payer pour disposer d’un certain nombre de ressources, inégalement réparties dans l’espace environnant. Mais tous ne sont pas équipés de façon égale pour faire face à ce coût et la pénibilité des déplacements varie en fonction des horaires de travail, du nombre de véhicules dont dispose le foyer, des changements de lieu de travail notamment pour les intérimaires.

Les mutations profondes de ces territoires conduisent à s’interroger sur leur impact sur les jeunes ruraux et les néoruraux, tandis que leur diversification sociale et économique invite à tenir compte des spécificités propres à chacun des territoires pouvant être considérés comme ruraux. Le contexte territorial s’érige ici en objet de connaissance à part entière : comment ces différents espaces ruraux agissent-ils sur les populations qui y vivent ? Dans quelle mesure les caractéristiques territoriales agissent-elles comme des facteurs de paupérisation, d’exclusion et d’invisibilisation sociale ? Porter cette interrogation sous l’angle de l’invisibilité sociale, plus encore que sous ceux de la pauvreté et de l’exclusion, conduit à questionner le vécu subjectif des personnes concernées. Il s’agit ainsi d’aborder la pauvreté non sous l’angle d’une somme objective de privations matérielles, mais sous celui de la relation qu’entretiennent les personnes à la société qui les entoure.
Qui sont les jeunes ruraux ?

Dans une revue de la littérature, Benoît Coquard (2015) décrit le regain d’intérêt des sciences sociales à l’égard des jeunes ruraux. Celui-ci serait l’effet de la montée en visibilité des jeunes urbains, notamment des « jeunes des quartiers », ainsi que du nouveau discours politique et médiatique sur la France dite « des oubliés », alimenté en partie par les travaux de Christophe Guilluy (2010). Les jeunes ruraux sont souvent décrits par opposition aux jeunes des banlieues, avec une mise en avant de leur capacité à éprouver de façon silencieuse les difficultés qu’ils rencontrent, alors que les jeunes urbains s’expriment par des émeutes. Guilluy va jusqu’à soutenir l’existence d’une scission culturelle, les premiers vivant dans une certaine « marginalité culturelle » tandis que les seconds se trouveraient au centre de la culture métropolitaine et mondialisée, avec le rap devenu une musique « de masse » (Guilluy, 2007).

Cette lecture culturaliste s’inscrit à contresens de la plupart des travaux sociologiques récents sur les jeunes ruraux, qui soulignent au contraire la convergence croissante avec leurs homologues urbains. Dans les années 1980-1990, les sociologues se demandent si l’on peut encore parler de « jeunes ruraux » : la culture de masse, la tertiarisation et la massification scolaire auraient eu pour effet de diminuer considérablement leurs spécificités (Mendras,

1984, Lambert, 1991). Les jeunes ruraux adopteraient de plus en plus souvent les habitudes culturelles des jeunes urbains : « les modes de vie évoluent chez les jeunes, sous l›influence des pratiques des classes moyennes urbaines et des étudiants » (Lambert et Roudet, 1995). La différence sociale, entre d›un côté des enfants d›agriculteurs et, de l›autre, des enfants d›ouvriers se serait aussi estompée, les jeunes ruraux étant aujourd›hui plus souvent fils ou filles d›ouvriers et d›employés que les jeunes urbains.

Derrière ces convergences culturelles, demeurent toutefois des différences au niveau du parcours scolaire et de l’accès à l’emploi. Les jeunes ruraux sont moins diplômés que les jeunes urbains. Leurs parcours sont marqués par une orientation massive vers les filières professionnelles (Arrighi, 2004 ; Coquard, 2015). L’enquête Génération 2004 du Céreq révèle ainsi que 62 % des jeunes ruraux contre 57 % des jeunes urbains sortent du système scolaire avec un niveau inférieur ou égal au baccalauréat. Après la classe de troisième, presque la moitié des jeunes ruraux se trouvent orientés vers la voie professionnelle contre 41 % des urbains, et 30 % des ruraux ont choisi l’apprentissage, contre 25 % des urbains. Ces écarts se retrouvent au lycée, avec 44 % des bacheliers ruraux ayant obtenu un baccalauréat professionnel ou technologique contre 36 % des urbains. Ils se retrouvent enfin dans l’enseignement supérieur, les jeunes ruraux s’arrêtant plus fréquemment à un niveau Bac +2 (BTS, DUT), seuls 18 % d’entre eux obtenant un diplôme équivalent ou supérieur à la licence, contre 24 % des jeunes urbains (AREF, 2013).

Comment expliquer cette orientation massive des jeunes ruraux vers les filières technologique et professionnelle ? Toutes les recherches convergent pour rejeter une interprétation culturaliste : les jeunes ruraux n’ont pas plus de difficultés scolaires que les jeunes urbains, leurs performances étant même supérieures avant l’entrée au collège (Alpe, 2006). Les conditions entourant la scolarité ne sont pas non plus si différentes, les ressources locales mobilisées dans la scolarité des enfants (fort engagement des parents et des équipes éducatives, forte présence associative, etc.) ayant pour effet de compenser l’éloignement d’un certain nombre de ressources culturelles, pédagogiques ou sportives (Grelet et Vivent, 2011) et de corriger en partie les phénomènes de ségrégation scolaire que l’on trouve aussi en milieu rural (Coquard, 2015 p. 25). Les explications privilégient alors l’hypothèse d’un déficit d’aspirations scolaires des jeunes ruraux qui causerait une forme d’auto-exclusion. Au-delà des contraintes objectives liées, par exemple, à une offre éducative réduite, ce déficit d’ambition s’expliquerait par la relation spécifique qu’entretiennent les jeunes ruraux avec leur territoire d’origine et avec la ville. Leur très fort attachement à leur cadre de vie et aux relations qu’ils y ont nouées inciterait les jeunes ruraux à privilégier des projets professionnels compatibles avec l’offre disponible sur leur territoire.

Dans une enquête auprès des jeunes ruraux dans le Pays de la Vallée du Lot, les entretiens font ressortir la tendance à privilégier ce qu’ils nomment eux-mêmes « le projet de vie ». Le choix du lieu d’installation prime sur l’ambition professionnelle. Les choix scolaires et l’accès aux études supérieures s’effectuent en fonction de leur compatibilité avec ce projet de vie (INJEP, 2016). Dès lors, l’absence de projet d’études supérieures des jeunes ruraux s’expliquerait par le faible niveau de qualification requis pour les emplois dans ces territoires : « les études longues sont synonymes d’un déracinement durable (…). À l’inverse, privilégier les études courtes, c’est cultiver l’espoir de rester vivre et travailler au pays, ou du moins,

en milieu rural » (Coquard, 2015 p. 27). Trois ans après leurs études, 60 % des jeunes ruraux résident toujours dans l’espace rural. Parmi les diplômés d’une formation courte, cette proportion atteint 75 % tandis que, à l’inverse, chez les diplômés du supérieur long, elle redescend à 50 % (Grelet et Vivent, 2011 p. 3). Cette forte propension des plus diplômés à ne pas revenir dans un territoire rural contribue à invisibiliser ceux qui restent. Souvent considérés par les décideurs politiques comme un handicap pour l’économie locale, ils ne bénéficient que rarement de dispositifs d’accompagnement vers la formation et l’emploi à la hauteur de leurs besoins (Halter, 2016).
Considérer les jeunes ruraux sous l’angle de leur invisibilité sociale revient à interroger les effets du territoire sur la mise en œuvre de leurs projets de vie. Dans quelle mesure la stratégie d’une partie significative d’entre eux d’opter pour un parcours d’étude compatible avec le projet de rester sur leur territoire d’origine porte-t-elle ses fruits ? Réussissent-ils mieux ou moins bien que les jeunes urbains ? Moins diplômés que leurs homologues des villes,
ils se trouvent plus rapidement sur le marché du travail : « dans les cantons peu denses, les 18-24 ans sont 54,9 % à être actifs (…), alors qu’ils ne sont que 42,3 % dans les cantons urbains » (Métayer, 2014). Ensuite, ils accèdent à des emplois moins qualifiés qu’en milieu urbain : 51 % des jeunes ruraux sont ouvriers ou employés contre 43 % des jeunes urbains. Enfin, ils fondent un foyer et deviennent parents plus tôt : 55 % vivent en couple contre 39 % des jeunes urbains, et 36 % ont un enfant à charge contre 25 % des jeunes urbains (Crédoc, 2012a). Ces caractéristiques sont comparables à celles des jeunes issus des quartiers pauvres des grandes villes, au point que certains n’hésitent pas à évoquer « les jeunes de la galère rurale » en écho, bien sûr, à l’ouvrage de François Dubet sur « la galère » des jeunes des banlieues (Dubet, 1987).

On retrouve avec les jeunes ruraux un paradoxe similaire à celui éprouvé par les jeunes de banlieues. Très attachés à leur cadre de vie et aux « liens forts » qu’ils retirent de leurs relations de proximité, ils se montrent réticents à l’éloignement de leur territoire et de leur milieu d’origine51. Cette réticence joue un rôle déterminant dans leur parcours : l’horizon professionnel restreint offert par l’environnement social immédiat, ajoutée à l’influence des pairs, conduit la plupart d’entre eux à opter pour des orientations techniques ou des études supérieures courtes. La
faiblesse de l’offre d’emploi local les place ensuite face à des difficultés d’insertion importantes. Selon les résultats d’une enquête menée par Nicolas Renahy (2005), leur capacité à s’insérer professionnellement et socialement dépend notamment de ce que Jean-Noël Retière (2003) nomme le « capital d’autochtonie ». Cherchant à caractériser la forme spécifique de capital social dont bénéficient les classes populaires, on peut définir cette notion comme « l’ensemble des ressources que procure l’appartenance à des réseaux de relations localisés » (Renahy, 2010). Plus le capital d’autochtonie est élevé, plus la probabilité de trouver un emploi local est forte. Cette notion vise ainsi à faire ressortir les inégalités entre les jeunes du coin respectés et ayant de « bonnes relations », et les autres qui tendent à être stigmatisés quand ils se trouvent de façon prolongée au chômage ou bien en situation de célibat.

51. Une enquête menée par le Mouvement rural des jeunes chrétiens (MRJC, 2007) montre que 92 % des jeunes ruraux ont une vision positive de leur territoire, que plus de 87 % souhaitent vivre en milieu rural et 72 % y travailler.

À ce capital d’autochtonie, il faut ajouter ce qu’on peut appeler un « capital de mobilité » ou encore la « motilité » (Allemand, 2004 ; Kaufmann et Widmer, 2005). Les milieux ruraux se caractérisent par un ensemble de contraintes socio-spatiales : la distance qui sépare leurs habitants des lieux de travail, d’études, de sociabilité, ou des services, mais aussi l’isolement social, la dispersion de l’habitat et l’uniformité de l’offre de formation. Enfin, les jeunes ruraux se trouvent pénalisés par la distance à la ville, particulièrement préjudiciable pour la poursuite d’études (Gambino, 2010 ; Métayer, 2014). Pour surmonter ces différentes barrières, ils mettent en place des stratégies de mobilité, qui traduisent la façon dont chaque individu s’approprie le champ du possible dans un territoire. Vincent Kaufmann a théorisé le concept de motilité – mot forgé à partir de mobilité et de capabilité – afin de rendre compte de la capacité variable des individus à élaborer de telles stratégies de mobilité. La mobilité d’un individu se trouverait déterminée par trois facteurs essentiels : l’accessibilité (les conditions objectives d’accès à l’offre territoriale), les compétences (l’acquisition de savoir-faire permettant de se déplacer, et la capacité à planifier des déplacements de façon cohérente) et l’appropriation (le sens donné par les acteurs aux possibilités de mobilité auxquelles ils ont accès).

Les atouts et les contraintes spécifiques aux espaces ruraux placent les jeunes qui y vivent face à un dilemme qui leur est propre. Très attachés à leur territoire d’origine et, pour l’écrasante majorité d’entre eux, désireux de vivre en milieu rural, ils se trouvent contraints d’opérer un choix entre une vie professionnelle à la hauteur de leur diplôme mais impliquant le plus souvent un déracinement, ou le retour dans un territoire rural leur offrant peu d’opportunités professionnelles et auquel se trouve associé le risque d’occuper un emploi inférieur à leur niveau de qualification, voire d’endurer de longues périodes de chômage (Pagès, 2004 p. 20). Ce paradoxe peut être considéré comme l’un des éléments structurants de l’invisibilité sociale des jeunes ruraux. On voit d’ailleurs qu’il se décline autrement dans le cas des « néoruraux ».

Les néoruraux dans un contexte d’urbanisation du rural

La notion de « néorural » exprime d’emblée un parti pris, celui de considérer les citadins s’éloignant de la ville pour s’installer dans sa périphérie ou au-delà comme les nouveaux habitants de territoires demeurés « ruraux ». Elle rejoint une panoplie d’autres notions visant toutes à saisir la complexité de la mutation territoriale en cours dans les espaces traditionnellement considérés comme ruraux : suburbanisation, périurbanisation, périphérie, rurbanisation, alter urbain, etc. (Roux, 2013). Cette complexité renvoie à un double mouvement, apparemment contradictoire. Il y a va à la fois d’une diffusion de l’urbanité dans l’espace rural et d’une persistance des modes d’occupation de l’espace caractéristiques du rural traditionnel. Les citadins quittent-ils la ville ou bien la ville sort-elle de ses murs ? Ce paradoxe se trouve au cœur des enjeux d’invisibilité sociale : le flou entourant la catégorie des néoruraux en sciences sociales, et son usage par les décideurs politiques et les médias, nourrit le sentiment des personnes concernées de ne pas être reconnues pour ce qu’elles sont réellement et, partant, pour leurs besoins en termes d’aide et d’accompagnement par les institutions, mais aussi, plus simplement, d’intégration sociale dans leur environnement immédiat.

Les premiers néoruraux l’étaient au sens propre du terme dans l’après 1968, avec deux principales catégories d’arrivants. La première s’inscrit dans la mouvance du retour 8 la terre (Hervieu-Léger et Hervieu, 1979, 1983, et 1997) et correspond 8 des « migrations utopiques » d’une population disposant d’un capital culturel élevé, ayant terminé ses études, et affirmant ainsi son rejet du capitalisme et son refus du « métro-boulot-dodo ». Ce premier mouvement atteint son apogée en 1975 puis s’essouffle. Il connaît toutefois un renouveau temporaire 8 la fin des années 1970 et au début des années 1980 avec l’arrivée d’une nouvelle génération, motivée cette fois-ci par la crise économique et en quête d’une alternative 8 une difficile entrée sur le marché du travail. Hervieu-Léger et Hervieu désignent cette catégorie comme « les enfants de la crise ». Leurs idéaux sont sensiblement les mêmes que lors de la première vague de migration, soit le rejet du capitalisme articulé 8 une embellification du passé des communautés rurales paysannes. Le territoire rural offrirait trois qualités principales : le « retour au désert » facilitant l’isolement de la communauté et le non-contact avec le capitalisme, le retour 8 la nature et 8 la terre avec un souci de vivre en harmonie avec le rythme de la nature, et enfin le retour au village avec la recherche d’une forme d’interconnaissance propice aux solidarités et 8 la convivialité.

On retrouve une partie des idéaux de cette première génération de néoruraux dans la seconde vague de migration des villes vers les campagnes. Initié dans les années 1990 et fortement accentué depuis le début des années 2000, ce mouvement se distingue du précédent par le fait que les migrations concernées sont 8 la fois subies et choisies (Davezies et al., 2013). Subies, car la très forte hausse des prix des logements dans les villes, puis dans certaines de leurs périphéries, a contraint une partie des citadins 8 s’en éloigner pour s’installer 8 la frontière de l’urbain et du rural – une frontière rendue de plus en plus floue (Corajoud et al., 2013). Et migrations choisies, car il y va aussi de la recherche d’un idéal alternatif 8 celui de la vie citadine. Cet idéal ne se fonde pas dans un rejet du capitalisme ou dans une mouvance écologiste radicale. Mais il exprime la recherche d’un cadre de vie et d’un espace de convivialité associé 8 l’idéal du village, ainsi que de certaines valeurs (le respect d’autrui et de l’environnement). Enfin, si la vague de néoruraux post-1968 concernait essentiellement des jeunes célibataires ou des couples sans enfant, les néorésidents actuels sont surtout des couples avec enfants en quête d’un espace plus favorable 8 l’épanouissement de ces derniers.

Ces différentes vagues de migrations justifient la réticence de la plupart des chercheurs 8 fournir une définition précise du terme « néorural ». Il n’est plus question, comme dans les années 1970, d’une quête de marginalité par quelques-uns, mais d’un mouvement massif d’éloignement des centres-villes vers les campagnes. Une définition les décrivait en 1977 comme « des individus, vivant en couple, ou seuls, ou en communauté, qui par une décision volontaire ont quitté leur milieu social, professionnel et de résidence, pour exercer des activités agropastorales ou artisanales en zone rurale » (Garcia, 1977). Quelques décennies plus tard, la définition proposée par les Québécois a évolué et fait dorénavant référence 8 la ville : « des individus ayant vécu en milieu urbain et qui ont fait le choix de venir s’installer en permanence en milieu rural »52. Ils insistent par ailleurs sur la nécessité de distinguer

52. Le Groupe de recherche sur la migration ville/campagne et les néoruraux fait partie de l’Institut national de la recherche scientifique, l’une des neuf composantes du réseau de l’Université du Québec (UQ). Pour accéder à leur site Internet : http://www.neoruraux.ucs.inrs.ca/

les néoruraux et les habitants situés à la périphérie des grandes villes, ou encore ceux migrant d’un village vers un autre : « il ne faut pas les confondre (…) avec les banlieusards et les individus déménagés dans des villages voisins de la même région ». Toujours au Québec, Péricard (2006) les définit, en partant du point de vue des ruraux traditionnels, comme « des personnes vivant à la campagne, dont la culture et le mode de vie seraient perçus par les personnes n’ayant jamais quitté le milieu rural comme étant en partie ou en totalité urbains ».

Ces définitions témoignent du souci des chercheurs de trouver une nouvelle délimitation entre l’urbain et le rural qui tienne compte des transferts de la culture urbaine dans les campagnes. Il s’agit à la fois de restituer un déplacement géographique et un choc culturel entre plusieurs catégories d’habitants, soit un phénomène complexe, mais dont l’ampleur justifie le questionnement. En France, l’enquête la plus complète sur les néoruraux les estime à deux millions de personnes, soit 4,2 % de la population de plus de 15 ans (Ipsos, 2003)53. Cette même étude prévoyait que, d’ici 2008, ce nombre allait doubler pour dépasser les quatre millions de personnes. Aucune estimation statistique récente n’est venue conforter cette estimation – une absence dont on ne peut que s’étonner et qui constitue à elle seule un facteur d’invisibilisation de cette population.

L’étude d’Ipsos a permis de dégager quelques caractéristiques communes aux néoruraux et d’en proposer une typologie.
Ils se distingueraient par leur jeunesse, 46 % d’entre eux ayant entre 25 et 34 ans, contre 19 % dans la population nationale. Les catégories socioprofessionnelles modestes y sont surreprésentées puisque, pour 46 % d’entre eux, le chef de ménage est employé ou ouvrier (Roullier, 2011), les catégories socioprofessionnelles les plus élevées résidant plus près des grands pôles urbains. On note aussi que les migrations sont souvent le fait de couples avec enfants. D’un point de vue géographique, enfin, les migrations semblent avoir surtout profité à l’ouest, au sud-ouest et au sud-est de la France, les populations des régions du nord et de l’est ayant plutôt tendance à stagner voire, dans certains cas, à régresser (INSEE, 2008a).

Les différences de profils et de motivations qui conduisent à s’installer à la campagne permettent de distinguer plusieurs catégories de néoruraux et d’identifier en amont les plus susceptibles d’éprouver une situation d’invisibilité sociale (Sencébé et Lepicier, 2007). On trouverait deux grandes familles de néoruraux avec, pour une moitié, les citadins retraités et les baby-boomers encore actifs, et, pour l’autre moitié, les jeunes familles et les actifs modestes. Les citadins retraités migrent vers le rural dans le cadre d’un « retour au pays » (pour ceux ayant participé à l’exode rural des années 1960-1970) ou bien par goût du soleil. Les baby-boomers encore actifs migrent pour des raisons similaires aux retraités et profitent ainsi du large choix résidentiel dont bénéficie une partie d’entre eux du fait de leur patrimoine ou de leurs revenus. Ils ont toutefois tendance à préférer la périphérie des grandes villes au rural isolé. On trouve ensuite des classes moyennes et modestes, souvent de jeunes couples avec enfants, dont une partie fait le choix de s’éloigner de la ville pour offrir à leurs enfants un meilleur cadre de vie, tandis qu’une autre partie, plus pauvre, fait ce choix en raison du

53. Cette estimation se fonde sur trois caractéristiques des néoruraux : (1) ils habitent une commune rurale de moins de 2 000 habitants, (2) ils y résident depuis plus de cinq ans, (3) leur précédent domicile était établi dans une commune de plus de 2 000 habitants et situé à plus de 50 kilomètres de la commune d’habitat actuel.

coût croissant du logement en milieu urbain. Enfin, environ 5 % des néoruraux sont des entrepreneurs locaux qui choisissent de s’installer à l’écart des villes pour y développer un projet peu adapté aux contraintes de ces territoires. Ce sont surtout ceux-là qui se trouvent ciblés dans la recherche menée par Ariac pour l’ONPES (Tallon et al., 2015).

La diversité sociale des profils des néoruraux empêche d’assimiler l’ensemble de cette catégorie à une population en situation de précarité et de potentielle invisibilité sociale. La pertinence d’une étude sur l’invisibilité sociale les concernant tient surtout au phénomène de concentration spatiale des néoruraux les plus fragiles dans certains territoires – souvent les plus isolés. Ainsi les chômeurs ont-ils un taux de migration vers les espaces ruraux deux fois plus élevé que les actifs, et les locataires près de cinq fois supérieur à celui des propriétaires (Sencébé et Lepicier, 2007, p. 21). Ces données s’inscrivent en continuité avec les thèses sur l’émiettement social du périurbain et du rural et confirment l’intérêt de l’étude d’Ariac sur la perception par les néoruraux de leur dynamique migratoire et de leur degré d’intégration dans la sociabilité locale.

Les processus d’invisibilisation des jeunes ruraux et des néoruraux

L’enquête menée par Ariac repose sur une vingtaine d’entretiens avec des jeunes ruraux et des néoruraux dans deux territoires, le Haut-Languedoc (Hérault) et l’Avesnois (Nord). Ces territoires ont été choisis à la fois pour les difficultés qu’ils cumulent, notamment en matière de précarité des jeunes, et pour leur attractivité avérée à l’égard de populations nouvelles. Les deux régions sont celles qui présentent les taux de pauvreté les plus élevés pour les 20-24 ans et les 25-29 ans, le Languedoc-Roussillon étant récemment passé devant le Nord-Pas-de-Calais en la matière : en 2012, le taux de pauvreté des 20-24 ans s’élevait à 26,7 % dans le Languedoc-Roussillon et à 26,1 % dans le Nord-Pas-de-Calais. Chez les 25-29 ans, le premier accuse un retard encore plus élevé avec un taux de pauvreté de 20,8 %, et 18,3 % pour le second (INSEE, 2012a). En dépit de ces difficultés, ces territoires bénéficient d’une certaine attractivité dans le cadre des processus de périurbanisation et de rurbanisation. Les individus interviewés dans le Languedoc semblent toutefois appartenir à des milieux ruraux sensiblement plus isolés que ceux rencontrés dans le Nord-Pas-de-Calais. Enfin, si le profil des jeunes ruraux paraît plutôt homogène d’une région à l’autre, on notera que les néoruraux rencontrés dans le Languedoc sont plus âgés que ceux du Nord-Pas-de-Calais et installés sur le territoire depuis plus longtemps.
Une mise au point méthodologique s’impose, en raison de la difficulté spécifique de repérer des personnes dans le cadre d’une enquête sur le thème de l’invisibilité sociale. L’invisibilité s’est trouvée assimilée ici à une forme de marginalité, de sorte qu’il s’agissait pour les enquêteurs d’identifier des personnes pas ou peu suivies par les institutions et exerçant une forme de retrait résidentiel. Ils ont donc fait le choix de privilégier des ménages situés dans des secteurs ruraux plutôt isolés – même si l’accès à une ville petite et moyenne y est facile –, et n’occupant pas un logement social. Les jeunes ruraux interviewés ne sont pas nécessairement représentatifs de la jeunesse rurale au sens large, ils sont proches d’une forme de marginalité rurale.
On s’intéressera d’abord aux processus sociaux d’invisibilisation engendrés par les interactions avec l’environnement social élargi, puis aux processus institutionnels d’invisibilisation

susceptibles de résulter des interactions entre les personnes, les institutions locales et les administrations centrales.

– L’invisibilisation sociale comme réaction à une visibilité excessive

L’étude des jeunes ruraux et néoruraux conduit à prendre en compte la distinction décisive opérée par Axel Honneth (2004b) entre la visibilité et la reconnaissance. La visibilité au sens de l’apparition dans l’espace public forme une condition nécessaire à la reconnaissance. Celle-ci renvoie de son côté à la teneur du regard porté par autrui, selon qu’il exprime un jugement positif ou négatif. Or, si une personne peut faire le choix d’apparaître ou non dans l’espace public, elle ne peut en revanche pas choisir d’être reconnue ou de ne pas l’être. De sorte que l’on peut parler d’une invisibilité sociale choisie, mais que la non-reconnaissance sociale, elle, est toujours subie.

Les jeunes ruraux, entre errance et retour à la terre (FORS, 2014), illustrent le constat d’une visibilité manifeste qui ne produit pas de reconnaissance sociale et conduit souvent à une forme de repli. Pierre, un responsable associatif âgé de 24 ans et vivant entre l’Avesnois et la ville, explique avoir renoncé à solliciter l’aide des services de la mairie par crainte du jugement des autres habitants : « les gens parlent énormément. (…) C’est pour ça que je ne veux pas travailler avec la mairie, il y a des fois où ça va pas, je n’ai pas envie que tout le monde le sache ». Alizée, 25 ans, qui vit dans une yourte avec son compagnon et n’a pas d’emploi, insiste sur la méfiance spontanée du voisinage et les blocages concrets qu’ils peuvent opposer à leurs prises d’initiative : « pour eux, on est des teufeurs et voilà, ce qu’on fait c’est des Rave party, on se drogue et voilà… Dès qu’on veut faire un petit truc, même si on leur demande la permission, pour eux, c’est une Rave party, ils appellent même les flics, qui appellent après la présidente de l’association et… ils commencent à lui faire peur, enfin… En lui disant qu’ils vont venir nous interdire, qu’ils vont fermer notre association, des trucs comme ça ». Cette méfiance spontanée s’applique aussi aux jeunes qui créent des activités, comme Caroline, 23 ans, en cours d’installation d’activité agricole, qui s’est mise à vendre des pots de confiture et de la soupe sur le marché et se souvient de la réaction des habitants : « Je voyais que certaines personnes me regardaient en rigolant. Elles pensaient que ça n’allait pas marcher (…) parce que j’étais une fille et que j’étais jeune. (…) je finissais par me dire “je passe mes journées à faire ça pour que finalement je n’aie même pas de reconnaissance derrière”. »

Les néoruraux plus âgés expliquent leur choix de s›installer en milieu rural par le besoin d›un certain isolement. Ils estiment que leur visibilité sociale est excessive. Nathalie, 57 ans, installée dans les Hauts cantons de l›Hérault depuis plus de vingt ans, dit : « avec les voisins, on était vraiment les uns sur les autres. Ils sont adorables, mais dès que tu sortais ils te tombaient dessus pour te parler, même quand tu n’avais pas le temps ». Raphaël, éleveur de 36 ans arrivé dans l›Avesnois en 2002, décrit le choc intergénérationnel entre sa génération et la précédente : « au village, il y a des anciens qui me prennent pour un rigolo, pour un illuminé, pour un flemmard. (…) dans les anciens, ceux qui m’aident le plus sont ceux qui ont connu cette vie-là. Par contre, les anciens salariés me voient comme un branleur, “un voleur de la société qui vit à notre crochet” ». Dans l›ensemble, toutefois, les néoruraux constatent qu›avec le temps, les interactions s›améliorent.

L›invisibilité des difficultés propres aux jeunes ruraux renvoie aux différents types de trajectoires quÏls sont susceptibles de poursuivre. Les jeunes qui ne partent pas faire des études supérieures à la fin de leur scolarité sont automatiquement catalogués par les anciens comme des « cas sociaux » (Halter, 2016). Selon Pierre, « il y a une gêne entre ceux qui sont restés et ceux qui sont partis. C’est dur à dire, mais il y en a beaucoup qui sont restés et qui ne sont pas des flèches ». La décision de partir faire des études supérieures ou une formation professionnelle post-bac s›avère décisive pour éviter la stigmatisation, ceux y renonçant étant jugés assez durement. Il s›agit à la fois d›une reconnaissance sociale et d›une expérience libératrice vis-à-vis d›un espace qui risque de ne pas offrir les conditions nécessaires à l›insertion professionnelle. Ceux qui ont fait l›expérience de la ville seront capables d›y retourner facilement s›ils le jugent nécessaire. Ils disposent de ce qu›on pourrait appeler un « capital urbain » ou « capital d›urbanité » (Lussault, 2007). Ceux qui ne partent pas se retrouvent vite confrontés aux difficultés d›accès à l›emploi. Ils se tournent alors vers les institutions locales pour trouver des formations adaptées à leurs projets.

– Une invisibilisation institutionnelle

Nous l’avons indiqué, l’invisibilité de certains jeunes ruraux ou néoruraux s’explique par le manque de prise en compte de la spécificité de ces populations comme conséquence d’un déficit d’attention dans le cadre de leur scolarité et de leur orientation. Elle s’explique aussi du fait des administrations qui s’adaptent peu à leurs besoins. À quoi s’ajoute enfin une possible absence de motivation des élus locaux pour développer des actions améliorant leurs conditions de vie. Les néoruraux font part de leur déception face aux rigidités du système administratif, et du fait de l’absence de mesures d’accompagnement à l’installation des nouveaux arrivants.
Les récits des trajectoires scolaires des jeunes ruraux révèlent des parcours remplis d’hésitations et de tentatives ratées, débouchant souvent sur une quasi-absence de qualification à la sortie. Cela commence souvent par une orientation contrainte, à la fin de la troisième, vers l’enseignement technique ou professionnel, à l’instar de Romain, 25 ans, saisonnier agricole et allocataire du RSA : « J’ai fait le primaire à Olargues et le collège, puis sous la pression des professeurs qui n’étaient pas d’accord pour que j’aille en général, j’ai été au lycée d’enseignement professionnel de Bédarieux, en charpente. (…) Je pense qu’aujourd’hui avec du recul ça aurait été mieux d’aller en général. Et donc voilà, j’ai passé ma jeunesse au LEP. J’ai fait un an de BEP et j’ai arrêté. C’était chaotique. » Pierre raconte lui aussi une expérience négative qui l’a conduit à soutenir son petit frère dans l’élaboration d’un projet d’orientation : « J’ai forcé mon petit frère à faire ce qu’il voulait faire [comme orientation] parce que je ne veux pas qu’il ait le même parcours que moi. Maintenant, il fait une heure de bus le matin et une heure le soir, mais au moins il fait ce qui lui plaît. » Théo, 19 ans, étudiant boursier inscrit à Montpellier, situe l’origine du problème dans la faiblesse du système d’accompagnement dans l’orientation : « On ne fait pas assez découvrir les choses dans le parcours scolaire. On vous dit “regardez sur Onisep, choisissez votre métier”. C’est un peu comme si c’était le calendrier de jouets du père Noël. Mais ça implique toute la vie… dès le brevet il faut savoir [ce qu’on veut faire plus tard]. » Au-delà de l’orientation, il y a aussi la peur de la ville, Camille dit que cela l’a amenée à renoncer à faire des études supérieures : « Ça m’aurait plu de faire des études en fait, mais pas d’aller en ville. »

Lorsqu’un jeune choisit l’enseignement supérieur, il rencontre encore de nombreuses barrières susceptibles d’entraîner son échec, les principales étant la distance des lieux de formation et le coût de la vie citadine. Le petit frère de Pierre qui doit faire une heure de bus matin et soir, en prend un premier pour aller dans une commune voisine, puis un second pour atteindre son établissement. Le second partant cinq minutes avant l’arrivée du premier, il a dû négocier pour que le bus l’attende : « des fois le bus il oublie mon frère, donc il se retrouve au Côteau, bloqué… ça, c’est les problèmes de la ruralité. Faut s’accrocher ». Lucas raconte l’organisation complexe qu’il a dû mettre en place pour parvenir à travailler à mi-temps tout en continuant ses études, et en rentrant chez ses parents le week-end : « J’ai été employé à mi-temps par le Carrefour de B. Je faisais des horaires de dingue. Je rentrais de la fac, j’allais directement travailler pour payer mes études, etc., je prenais mon bus, j’avais une heure à une heure et demie de trajet, j’allais directement là-bas parce que ça fermait à 20 heures, j’arrivais il était 17 h 30-18 heures, donc j’allais travailler deux heures. (…) J’ai raté ma L2 à cause de ça, je suis arrivé à la fin de l’année complètement crevé parce qu’entre le bus, le travail et la fac j’en pouvais vraiment plus ».
Les jeunes sortis sans qualification du système scolaire se tournent vers les centres de formation ou vers leur conseiller Pôle emploi. Élise, 27 ans, surveillante de collège en CDD à temps partiel, depuis six ans, et sans possibilité de continuer, raconte comment ses hésitations l’ont finalement conduite à prendre un poste par défaut : « Je voulais être fleuriste. Mais je n’ai pas été acceptée dans le lycée que je voulais. (…) J’ai passé le concours pour une formation de graphiste à Bédarieux, sans succès… Dès que j’ai eu mon bac, j’ai arrêté, parce qu’il n’y avait rien à trouver. Et je suis tombée sur l’occasion d’être surveillante au collège, alors je l’ai pris, et voilà ». Ceux qui se tournent vers les centres de formation font face au nombre limité de places disponibles. Pierre, qui souhaitait reprendre une formation de coordinateur de projet a dû y renoncer, car « il n’y a que douze places qui sont financées par le Conseil régional ». Camille et Alizée se sont adressées à leur conseiller Pôle emploi, mais leurs projets n’ont pas convaincu. L’expérience de Camille a été particulièrement traumatisante : « le conseiller Pôle emploi m’a ri au nez quand j’ai dit que je voulais bosser dans la culture ». Puis elle a rencontré une formatrice qui l’a orientée vers une formation de gestion d’association culturelle. Les expériences ne sont donc pas toutes mauvaises… Les jeunes se sentent invisibles face aux élus locaux, qui semblent faire comme s’ils n’existaient pas. Camille considère que les maires « se fichent un peu [des jeunes] » et qu’ils « pensent plus au tourisme qu’à la population ». Quand ils organisent un événement culturel, aucun élu ne se déplace. Ce fut l’expérience de Pierre, organisateur d’un événement rassemblant mille cinq cents personnes. Les attentes sont diverses : certains voudraient que la mairie mette des locaux à leur disposition pour leur activité, un créateur de yourtes souhaite que des mairies locales suivent l’exemple de celles qui en ont commandé, etc. Finalement, la seule demande commune à tous les jeunes concerne les équipements sportifs et culturels, jugés insuffisants et trop coûteux d’accès. Théo résume ce qui semble être un sentiment globalement partagé : « la mairie, pour les jeunes… les jeunes jusqu’à quatre ans on leur offre un petit jouet et c’est tout. Ensuite ils sont oubliés. (…) Ils n’ont jamais fait de trucs pour nous ». Toutes ces expériences et attentes déçues engendrent une profonde frustration centrée sur les acteurs institutionnels locaux.

Jeunes ruraux et néoruraux expriment de l’insatisfaction à l’égard des procédures administratives nécessaires pour bénéficier de certaines prestations sociales. Ils ne comprennent pas leurs règles d’attribution et passent beaucoup de temps à chercher « les vraies infos ». Les agriculteurs constituent un cas à part pour l’obtention du RSA et dénoncent l’inadaptation des procédures à leur situation réelle. Sylvia raconte comment elle et son mari ont « laissé tomber » après avoir envoyé « beaucoup de lettres ». À chaque fois, « il manquait un avis d’imposition… alors qu’il y était ». Ils ont été frappés par l’excès de visibilité auquel on leur demandait de se livrer : « ils demandaient de justifier qu’on ne déclare rien… La question était, “de quoi vous vivez ?” c’est ça leur question. Pour eux ce n’est pas possible, donc ça veut dire qu’on mentait ». Les règles leur paraissent parfois complètement absurdes : « si tu es bénéficiaire de la CMU, alors en tant que cotisant de solidarité, tu ne paies pas tout, mais si tu n’as pas la CMU, et bien tu paies tout… donc il suffit de ne pas l’avoir un seul mois dans l’année et tu payes plus. Il y a eu cette guerre-là aussi avec la MSA, car Les années où il y a eu des carences sur la CMU, il [Luc] a été obligé de payer plus ».

Le RSA constitue une ressource fondamentale pour ces personnes, une protection ultime qui leur permet de maintenir des activités peu rémunératrices sur place plutôt que de se déplacer pour aller chercher un emploi mieux payé. Ainsi Sylvia a-t-elle refusé la proposition de l’assistante sociale d’aller chercher un emploi alimentaire sur la côte, préférant « démissionner du RSA » pour ne pas passer en commission, se reportant alors sur les ressources de son mari, lui-même dépendant du RSA. L’exemple d’Amaury illustre aussi cette fonction support du RSA, qui lui a été attribué pour le soutenir dans le cadre de sa création d’entreprise. Les néoruraux ont été marqués par l’absence d’une véritable aide à l’installation. Ils auraient eu besoin d’accompagnateurs « spécialisés dans la réglementation agricole », quelqu’un capable de leur expliquer les règles de fonctionnement et de les aider à identifier leurs interlocuteurs administratifs. Marie reconnaît que, quand il y en a, les conseillers d’aide à l’installation font des efforts. Mais pour elle, l’accompagnement n’est pas suffisamment personnalisé : « Les dispositifs ne sont pas faits pour nous ». Raphaël, constatant le manque d’intérêt de la mairie pour son projet d’entreprise d’élevage en dépit de ses nombreuses sollicitations, explique qu’il a choisi de se rabattre sur « le relationnel » : « au bout d’un moment, tu te dis : on va faire les choses entre nous avec des amis, des connaissances, pour acheter le cheptel. Les gens m’ont vachement soutenu ».
Les jeunes aussi se mobilisent en réaction à l’absence de prise en compte de leurs besoins par les collectivités locales. Pierre a organisé un festival de musique : « l’idée c’est d’inviter les gens à voir le territoire autrement. On a remarqué que les festivals locaux c’était souvent des trucs de beaufs, venant juste pour se bourrer la gueule. Donc nous voulions faire quelque chose de différent ». Non sans paradoxe, les jeunes apprécient le côté « terre vierge » de leur territoire, car cela favorise l’émergence de projets nouveaux, à l’instar de Camille : « pourquoi ici, peut-être parce qu’il y a plein de choses à construire ici, tout est à créer, c’est ça qui est un peu magique, toutes les choses qu’il y a à faire ici, c’est fou ».

De ces discours ressort un sentiment seulement partiel d’invisibilité institutionnelle. La plupart des personnes interviewées sont en contact régulier avec les administrations et parviennent à obtenir, dans la majorité des cas, les aides auxquelles elles ont droit. De plus, les jeunes ne sont pas coupés du monde : les étudiants et les anciens étudiants ont

tous conservé des liens avec des amis et vont régulièrement en ville. Les néoruraux aussi ont conservé des relations avec des amis urbains et la plupart se rendent en ville chaque semaine. Ce capital urbain permet aux uns et aux autres d’échapper à l’isolement et à diminuer le risque d’une d’invisibilité institutionnelle totale. S’agissant des collectivités locales, en revanche, l’invisibilité des uns et des autres semble très forte dans la mesure où ils ont l’impression que les élus font « comme si » ils n’étaient pas là. L’absence de projet concernant les jeunes sur un territoire ne résulte pas forcément de l’indifférence des élus mais peut être la conséquence de l’absence de compétence territoriale ou d’une politique transversale de la jeunesse. Ce sentiment de rejet qui en résulte n’engendre pas moins une frustration considérable. On a parfois l’impression, à lire les uns et les autres, qu’ils ont décidé de rester sur le territoire « malgré » l’absence de projet de celui-ci à leur égard.

Les travailleurs non salariés pauvres : la honte au cœur du sentiment d’invisibilité

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