L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

Le regard des travailleurs sociaux

En dépit de la grande diversité des professions regroupées sous ce nom33, les travailleurs sociaux ont ceci en commun qu’ils se trouvent tous en interaction avec des publics pauvres ou précaires de façon régulière et qu’une partie de leur mission consiste à « rendre visibles » les difficultés des individus et des ménages qu’ils accompagnent afin que l’action publique puisse y apporter une réponse adaptée. Cette mise en visibilité des publics ou des phénomènes se heurte toutefois à des difficultés nouvelles engendrées par l’invisibilisation croissante du travail social. Celle-ci pourrait même constituer un moteur de l’invisibilité sociale (Musso, 2007).

L’enquête du cabinet FORS pour l’ONPES (Baronnet et al., 2015) repose sur une série de « focus groupes » réalisés auprès d’une trentaine de travailleurs sociaux en Île-de-France, en Languedoc-Roussillon et en Bourgogne. Les groupes ont été composés de façon à y inclure la plus grande diversité possible de métiers, de statuts (public et privé), de missions et de fonctions. Le déroulement de ces focus groupes a permis de restituer fidèlement le vécu actuel des travailleurs sociaux à l’égard de l’invisibilité.

– Quatre formes d’invisibilisation peuvent être causées par le travail social :

• Une « invisibilisation subie » de certains publics, par l’effet de l’organisation même du travail social et de ses évolutions contemporaines.

• Une « invisibilisation stratégique », lorsque les travailleurs sociaux se placent en retrait vis-à-vis de certains publics ou contournent les voies officielles pour leur préférer des pratiques invisibles (aussi décrites comme une forme « d’écoute impuissante »).

• Une « invisibilisation choisie », orchestrée par les publics eux-mêmes, avec ou sans l’appui des travailleurs sociaux.

• Une « invisibilisation nécessaire », lorsque la mise en visibilité par le travailleur social risque de contredire le droit à la vie privée.

On remarque d’abord la très forte adéquation entre les représentations que les travailleurs sociaux se font des publics invisibles et les catégories associées à cette expression par la communauté scientifique. Les groupes de travail ont permis de recenser huit catégories d’invisibles : les étrangers en situation irrégulière, les femmes prostituées, les hébergés chez un tiers (et les non-domiciliés), les jeunes de 16 à 20 ans en milieu rural, les jeunes « travellers », les travailleurs saisonniers et néoruraux, les autoentrepreneurs et les travailleurs pauvres.

33. Assistant de service social, éducateur spécialisé, conseiller en économie sociale et solidaire, éducateur de jeunes enfants, éducateur technique spécialisé, animateur socioculturel, éducateur de la protection judiciaire de la jeunesse, conseiller d’insertion et de probation, auxiliaire de vie, assistant maternel, agent de développement social constituent une partie des très nombreux métiers regroupés dans la catégorie des travailleurs sociaux.

Une invisibilisation subie

Les processus d’invisibilisation concernent d’abord les évolutions du travail social. La tendance à la spécialisation et à la rationalisation de l’action, la progression d’une logique gestionnaire, dans un contexte de persistance de la crise économique, auraient pour effet de contraindre les travailleurs sociaux à « fermer les yeux » sur une partie des difficultés des publics accompagnés : celles qu’ils ne peuvent pas résoudre ou celles qui ne rentrent pas dans les catégories ciblées par les dispositifs.

Les travailleurs sociaux expriment le constat d’un écart croissant entre le type de difficultés d’une partie des publics et l’objectif de réinsertion sociale et professionnelle des individus accompagnés : « La vision de l’emploi et de l’intégration apparaît encore comme un seul phare. Or, ce n’est pas possible pour tout le monde : du coup, cela écarte les plus fragiles ». L’impératif de résultats associé à l’approche gestionnaire des dispositifs amènerait les travailleurs sociaux à se concentrer sur les publics les moins fragiles – les plus visibles – et à délaisser ceux suivis auparavant : « c’est le haut du panier qui est pris, ceux qu’on avait avant restent sur le bord de la route et on ne les voit plus ». Les personnes aux parcours les plus linéaires sont automatiquement privilégiées car plus faciles à insérer, tandis que celles alternant entre des périodes de chômage et d’emploi demeurent invisibles. Aussi
les travailleurs sociaux expliquent-ils l’invisibilisation d’une partie des publics par le maintien du seul objectif de réinsertion professionnelle, dans un contexte où l’accès à l’emploi est de plus en plus difficile.

Les nouvelles modalités d’organisation de leur profession incitent les travailleurs sociaux à opérer une sélection de plus en plus resserrée des publics. Le pilotage institutionnel du travail social se trouve désormais organisé en fonction d’exigence d’efficience. Ces contraintes pèsent sur eux à travers le suivi informatisé de leur action. Ils doivent fournir de très nombreux renseignements sur les personnes suivies et les résultats obtenus. Ce fonctionnement les conduit à séparer leurs fonctions pour les évaluer chacune, et ainsi à renoncer à « un vrai travail d’accompagnement social global ». Le « diktat » de l’accompagnement mené sous l’angle exclusif des résultats mesurables aurait pour effet de diminuer l’approche préventive au profil de la seule logique curative. Un second facteur d’invisibilisation tiendrait donc à cette relative disparition du préventif, qui permettait justement de traiter les difficultés en amont.

Les travailleurs sociaux soulignent aussi les difficultés engendrées par la segmentation croissante de leur activité. Une segmentation liée à la distribution des compétences entre les nombreux niveaux des collectivités locales et des autres acteurs partie prenante. Cette évolution a été soulignée par Cyprien Avenel (2013), qui constate que « la diversité des acteurs qui interviennent à un titre ou à un autre dans le champ social (État, collectivités locales, organismes de sécurité sociale, associations) interroge la répartition actuelle des compétences, le plus souvent enchevêtrées, et le degré de coopération entre ces acteurs ». Cette segmentation des accompagnements produit un troisième facteur d’invisibilisation, car elle conduit à un découpage des publics qui manque de cohérence et contraint les personnes à répéter leur histoire à différents interlocuteurs qui ne coordonnent pas forcément leur

action34. Cette segmentation de l’accompagnement avait déjà été repérée et critiquée dans le rapport de l’ONPES sur l’assistance, lorsque le danger avait été pointé d’une séparation trop étanche entre accompagnement social et accompagnement vers l’emploi.

La multiplication et la segmentation des acteurs et des processus d’accompagnement engendrent des besoins nouveaux en matière de coordination et de coopération, et autant de risques nouveaux en cas d’échec organisationnel. Les risques correspondent à la possibilité des acteurs de se décharger de leurs responsabilités, comme le fait de renvoyer certaines personnes depuis le secteur social et associatif vers le secteur caritatif : « sur la ville de XXX, une stratégie est mise en place pour repousser les gens aux portes des institutions et les orienter vers d’autres, ce qui finit encore par l’urgence sociale, qui n’a plus le temps de faire ce travail d’aller vers ceux qui ne viennent pas exprimer leur demande » (un éducateur spécialisé). De tels renvois peuvent aussi s’opérer depuis le secteur social vers le secteur psychiatrique, les travailleurs sociaux évoquant un phénomène de « psychiatrisation des problèmes sociaux ».

De telles incohérences organisationnelles pourraient être évitées si certaines barrières ne limitaient pas les échanges entre professionnels de secteurs différents : la réticence à évoquer les situations individuelles avec des partenaires non-travailleurs sociaux, la connaissance souvent insuffisante de l’offre d’accueil et d’accompagnement proposée sur un territoire, la diversité des cadres de références des professionnels, ou encore le corporatisme des travailleurs sociaux en tant qu’il produit une certaine fermeture à l’égard de visions alternatives. Toutes ces barrières forment ensemble un quatrième facteur d’invisibilisation “subi” par les travailleurs sociaux, ainsi empêchés de rendre visibles une part croissante des difficultés qu’ils observent au quotidien.
Une invisibilisation stratégique

Les évolutions institutionnelles et sociales ont transformé le métier de travailleur social, remettant en cause sa posture traditionnelle, dans un moment où les attentes sont de plus en plus nombreuses et contradictoires. Cette situation engendre des formes d’invisibilisation stratégique. Car, en réaction aux contradictions de la commande institutionnelle, certains travailleurs sociaux mettent en œuvre des stratégies de contournement, qualifiées de « pratiques invisibles », qui ont pour effet l’invisibilisation même d’une partie des difficultés observées.
Si la logique de guichet ne constitue pas une nouveauté pour les travailleurs sociaux (Ravon, 2008 et 2009), son intensification dans un contexte d’augmentation des difficultés sociales entraîne un malaise chez les professionnels. Habitués à privilégier une éthique de l’accompagnement fondée sur l’empathie et la recherche de réponses adaptées aux besoins, ils se trouvent incités de façon croissante à obtenir des résultats en se concentrant sur les publics les moins fragiles. Cette situation engendre un décalage de plus en plus profond entre le « travail prescrit » et le « travail réel » : « On ne réfléchit plus. Ce qui manque,
34. On retrouve ici un constat similaire à celui opéré aux États-Unis par le Brookings Institute, dont les analyses ont finalement débouché sur la recommandation, pour lutter contre l’invisibilité sociale, de faire en sorte que chacun n’ait à raconter son histoire qu’une seule fois, afin d’éviter tout découragement, ce qui conduirait au non-recours.

c’est qu’on ne nous apprend pas à décrypter ce décalage entre nos valeurs et le cadre institutionnel dans lequel on va être amené à exercer. Cela entraîne beaucoup de souffrance et de découragement ». Les réactions à ces décalages et à cette souffrance varient selon les professionnels, mais bon nombre d’entre eux estiment être aujourd’hui entrés dans une logique de résistance et de contournement de la demande officielle qui peut aller jusqu’à des situations de conflit avec leur hiérarchie : « J’ai eu une formation où j’ai constamment appris à repérer les marges de manœuvre. Mais après, l’inscription dans l’idéologie des politiques et de l’institution m’a obligée à prendre des risques au sein de mon institution » (une assistante sociale).

L’écart entre les conditions de vie des publics accompagnés et celles des travailleurs sociaux n’étant pas toujours très grand, ces derniers ont tendance à ressentir de l’empathie, ce qui les amène à privilégier la reconnaissance des besoins réels plutôt que le traitement institutionnel attendu par leur hiérarchie. Jean Furtos (2014) décrivait ainsi ce paradoxe : « On note des accompagnants souvent débordés, aux prises avec des difficultés subjectives décrites sous le nom de traumatisation vicariante, c’est-à-dire que le trauma du sujet accompagné est provisoirement porté par l’accompagnant. » Ou encore, ainsi que l’a formulé un travailleur social dans l’un des focus groupes : « parfois, on a l’impression d’être dans les mêmes difficultés que la personne que l’on suit. Quand je rédige une note sociale, par exemple, j’ai l’impression d’être le pauvre qui doit se justifier (…) Nous aussi, travailleurs sociaux, on est de plus en plus dans le système D ». Leur posture est d’autant plus mal vécue qu’ils se trouvent perçus par les publics comme des représentants de ces institutions qui leur demandent des comptes en permanence et qui, de ce fait, ont tendance à les stigmatiser. En découle un certain paradoxe, celui d’un travailleur social qui recherche une proximité avec les publics, tout en cherchant à se protéger et en maintenant une certaine défiance envers sa hiérarchie afin de faire valoir les besoins réels plutôt que de simplement répondre à l’injonction institutionnelle.
Une partie des processus d›invisibilisation sociale prend sa source dans la représentation que les travailleurs sociaux se font de leur propre métier et dans les décisions qu›ils prennent pour maintenir cette identité en dépit du cadre institutionnel. Le formalisme auquel ils sont soumis ayant pour effet de diminuer leur marge de manœuvre, ils se trouvent souvent amenés, pour rester en cohérence avec eux-mêmes, à contourner les règles institutionnelles. Une telle stratégie peut prendre de multiples formes. Certains la voient comme le fait d›aller plus loin que leurs missions officielles, à l’instar de cette assistante sociale de la CAF : « Pour moi, ça a été très très loin parce que je me suis fait reprocher d’avoir appelé les pompiers pour une personne qui agonisait depuis, je crois, une semaine chez elle. En fait, j’avais suivi la fille et pas la mère. Sauf qu’un travailleur social, ça prend des nouvelles de la famille. Et la fille qui était en hôpital psychiatrique me dit, comme ça, de manière anodine, “ma mère est paralysée, elle ne pourra pas venir”. Et, tout de suite, je lui demande : “Qui s’occupe d’elle ? Qui rentre au domicile ? Comment elle mange ?” Etc. J’ai interpellé le service social départemental qui voulait passer la rencontrer l›après-midi. Du coup, j’appelle la mère pour lui expliquer qu’on va passer la voir l’après-midi et je l’entends agoniser au téléphone. Donc, j’appelle les pompiers et je vais voir ma chef de service et je lui explique que les pompiers sont rentrés, qu’ils ont constaté que ça faisait 4-5 jours qu’elle n’avait pas bu… enfin, une situation dramatique… Je me suis vu reprocher par ma chef de service

que j’allais trop loin et que j’étais intervenue dans une situation alors que ce n’était pas à moi de le faire ! La question du bon sens, elle ne l’a plus, elle a la question des procédures, elle a la question des limites. »
Un travailleur social en centre d’hébergement d’urgence (CHRS) décrit ainsi le rapport de force dans lequel il se trouve placé : « Je suis avec des incasables, des indésirables. Il m’est arrivé en réunion de me mettre en colère en demandant si je devais attendre que les gens meurent en CHRS. Voilà, y a des moments où on doit faire du rentre-dedans. » Pour contourner ce cadre institutionnel, plusieurs pistes sont identifiées. Certains professionnels expliquent qu’ils s’emploient à recoder les besoins repérés afin de les faire correspondre aux catégories officielles. On peut évoquer à ce titre une stratégie de mise en visibilité, même s’il s’agit de rendre visibles des besoins en cachant leur véritable nature : « Sur le terrain, ma préoccupation, c’est d’amener les personnes à être visibles et pour cela, je les amène à les faire rentrer dans un cadre, je ne les prends pas telles qu’elles, mais je les oblige à rentrer dans les critères d’un cadre. Il y a un glissement pour répondre au cadre posé » (une assistante sociale).
Dès lors, ce qui est invisible, ce sont aussi ces pratiques clandestines, ces stratégies mises en œuvre par les travailleurs sociaux pour s’abstraire d’un cadre d’intervention qu’ils jugent de plus en plus contraignant. Une expression utilisée par une assistante sociale symbolise clairement ce qui se trouve réellement en jeu à travers ces pratiques invisibles, évoquant le cas de ces professionnels qui prolongent l’écoute des publics bien au-delà de leur stricte mission : « J’ai interviewé pour mon mémoire de master des travailleurs sociaux du CHU qui gardent des contacts avec des familles et qui ne le disent à personne. Du coup, c’est de l’écoute impuissante. Quand j’ai interviewé l’une d’entre eux dans son bureau, elle en parlait à voix basse, tellement elle n’avait pas le droit d’en parler ». L’écoute devient « impuissante » quand elle se développe dans un dispositif inadapté ou hors dispositif. Le travail du professionnel est alors invisible tout autant que les besoins qu’il vise justement à reconnaître par sa démarche hors du cadre institutionnel classique.

Les processus d’invisibilisation produits par les travailleurs sociaux expriment l’intensité de la relation qui les lie à leurs publics. Une relation qu’ils choisissent souvent de privilégier par rapport au cadre institutionnel, reconnaissant ainsi les publics en tant que personnes à part entières et non plus seulement comme la cible potentielle d’un dispositif.

Une invisibilisation choisie

Le respect des personnes en situation d’invisibilité sociale suppose de reconnaître leurs spécificités, y compris lorsque celles-ci incluent une forme d’invisibilité volontaire et assumée. Ainsi les travailleurs sociaux évoquent-ils ces personnes qui peuvent, en partie au moins, participer elles-mêmes à la construction de leur invisibilité. L’assistante sociale d’un conseil départemental cite « ceux qui font le choix de se débrouiller seuls
». Trois figures de l’invisibilité volontaire se dégagent des discours des professionnels.
Les « surinsérés » de l’action sociale disposent de « compétences » acquises au fil d’un parcours ayant justifié à de nombreuses reprises un accompagnement par des institutions. Maîtrisant les codes et rouages des institutions, ayant de plus incorporé les attentes des travailleurs sociaux, ces usagers peuvent, de manière stratégique, choisir de rendre visible

ou non telle ou telle difficulté : « Par exemple, il y a ces personnes qui vivent en caravane et cherchent un emploi. Elles n’évoquent pas leur situation d’habitat car elles savent qu’elles pourraient se faire expulser. Elles ont intégré que le parcours emploi pouvait permettre d’avoir un logement, donc elles ne rendent pas visible le reste de leur situation par peur de ne pas pouvoir atteindre leur objectif. » Les travailleurs sociaux analysent ce phénomène comme l’un des effets pervers de l’organisation de l’action sociale et en soulignent les risques, notamment celui de laisser de côté des problèmes réels. La normativité de l’action sociale ayant pour effet d’exclure une partie des difficultés, les usagers les plus avertis du système en viennent à dissimuler certains de leurs besoins les plus fondamentaux.

À l’inverse de ces usagers habitués à des relations régulières avec les travailleurs sociaux, on trouve ceux qui ne se rendent visibles que très ponctuellement et qui peinent à incorporer les normes de l’action sociale. Plutôt qu’une invisibilité choisie, ces derniers risquent d’être confrontés à ce qui est qualifié par les auteurs de l’étude comme une « invisibilité de renoncement ». Face aux obstacles administratifs et institutionnels qui se dressent devant eux,
ces usagers ponctuels risquent en effet de renoncer à demander l’aide dont ils ont besoin : « ce sont des personnes que l’on ne voit plus par la suite, le coût psychique est supérieur à la réponse apportée ». Aux barrières administratives se rajoute souvent un sentiment de honte d’autant plus intense que le recours à l’aide sociale est ponctuel et donc vécu comme stigmatisant.

On peut enfin évoquer le cas de ceux qui font le choix d’une invisibilité sociale totale. À la différence des usagers habitués aux codes et aux normes de l’aide sociale qui cachent une partie de leurs difficultés afin d’optimiser leurs chances d’obtenir des réponses satisfaisantes, ceux-là ont renoncé à solliciter la protection des institutions et décidé d’affirmer à tout prix leur autonomie. Leur rejet des institutions peut traduire la crainte de la stigmatisation ou le refus de se soumettre à la description statistique ou institutionnelle, ainsi qu’aux catégories d’identification des publics – les sans-travail, les inactifs, les handicapés valides, etc. En milieu rural, un tel choix s’expliquera par la capacité des personnes à recourir, en lieu et place de l’accompagnement institutionnel, à « un système de débrouille » basé sur les solidarités locales. Certains professionnels évoquent aussi des néoruraux qui préfèrent mobiliser « une économie de subsistance alliant culture de jardin, petits boulots et aide ponctuelle ». En ville, l›invisibilité volontaire reposera beaucoup plus sur des stratégies de mobilité, notamment pour des jeunes en rupture et en recherche d›un style de vie flexible, comme les jeunes « travellers » évoqués par les travailleurs sociaux : « ils alternent squat et hébergement pour se loger. La ville leur offre aussi le moyen de se planquer, ils ont toujours des solutions ». Derrière ces pratiques peut aussi se trouver une forme de « rejet de la société » (Primor, 2014) qui ne doit pas être négligée dans la compréhension des processus psychologiques pouvant conduire à l’invisibilité sociale choisie (Muniglia et Rothé, 2013).

Une invisibilisation nécessaire

Deux constats conduisent à parler de l’invisibilisation nécessaire de certains publics. Celui, d’abord, des capacités d’action toujours limitées des institutions et de l’obligation qui en découle d’opérer certains choix et donc de privilégier, à un moment donné, certains publics au détriment des autres. Une telle invisibilisation pourra toutefois n’être que temporaire

et les publics être reconnus ultérieurement pour leurs difficultés : « l’invisibilité dépend du statut de la personne, mais ce n’est pas quelque chose de continu ». Quel contexte spécifique pourrait amener les institutions à cibler les difficultés des publics aujourd’hui considérés comme invisibles ? On peut formuler l’hypothèse que le contexte économique joue un rôle déterminant dans la mesure où les périodes de stagnation et de récession constituent autant de mises à l’épreuve potentielles des institutions et de leur légitimité. Dans de tels contextes, l’une des réactions possibles des institutions consiste à concentrer les interventions sur les publics les plus faciles à aider, ceux pour lesquels des résultats pourront être obtenus plus rapidement et ainsi contribuer plus efficacement à renforcer leur légitimité. L’invisibilité institutionnelle, de ce point de vue, doit être abordée comme un phénomène dynamique. Elle ne constitue pas un état immuable mais résulte d’un parcours qui, en l’état actuel, exigerait trop d’efforts pour trouver une solution. Une solution qui, demain peut-être, sera plus facile à trouver… Ce serait du moins ainsi que raisonne une partie des décideurs, en amont, dans le cadre du travail social.

Une autre forme d’invisibilisation nécessaire peut être le fait de décisions prises par les travailleurs sociaux eux-mêmes. Elle correspond alors à la volonté des aidants de protéger la vie privée des aidés en limitant volontairement leur mise en visibilité afin de préserver un degré suffisant d’intimité. Ainsi l’impératif de mise en visibilité des difficultés se trouverait-il rejoint par celui de « préserver le droit d’être invisible » (Faes, 2015). Selon le philosophe, en effet : « Une personne ne peut vraiment être à l’aise et se prêter au jeu de l’apparaître que si elle dispose d’un lieu à elle, d’un chez soi, lieu où elle peut se mettre à l’abri des regards et jouir d’une intimité. Les personnes, invisibles socialement, ou bien disposent d’un tel lieu mais s’y retirent et disparaissent parce qu’elles n’ont pas les moyens de paraître ou ont des problèmes à faire disparaître ; ou bien elles ne disposent pas d’un tel chez soi et acceptent mal, dans le manque où elles sont, de ne pouvoir échapper au regard et à l’attention d’autrui. »

La première étape dans la lutte contre l’invisibilité sociale consisterait à… garantir la non-visibilité. Une telle démarche s’apparente directement à celle au cœur du dispositif expérimental « Un chez-soi d’abord »35. Porté par l’État depuis 2011, il s’adresse à une population jusque-là en marge de l’action publique : les personnes sans abri souffrant de troubles psychiques sévères et d’addiction. On trouve derrière cette expérimentation un processus de mise à l’agenda politique correspondant au modèle décrit plus haut, avec une certaine articulation entre la mobilisation des Enfants de Don Quichotte en 2007 et la médiatisation régulière des personnes souffrant de schizophrénie et de leur « dangerosité » présumée36. Débuté en avril 2011, le programme « Un chez soi d’abord » met en place sur quatre territoires – Marseille, Toulouse, la métropole Lilloise et Paris – un modèle d’intervention de type “housing first” qui a déjà fait ses preuves outre-Atlantique (États-Unis puis Canada). Il fait le pari d’orienter directement les publics concernés vers un logement ordinaire en leur assurant un accompagnement soutenu par une équipe pluridisciplinaire médico

35. Contribution de la Délégation interministérielle à l’hébergement et à l’accès au logement (DIHAL) dans le cadre de l’étude sur l’invisibilité sociale menée par l’ONPES. Note actualisée au 23 juillet 2015.
36. La médiatisation a lieu généralement après des évènements dramatiques, comme à la fin de l’année 2008 avec le meurtre d’un jeune homme par un patient échappé d’un établissement psychiatrique à Grenoble.

psychosociale. Au-delà des enjeux liés à la santé, on trouve dans cette approche l’idée que le parcours de réinsertion de ces personnes sans abri doit impérativement débuter par l’accès à une forme de mise en retrait et donc d’invisibilité sociale, condition nécessaire à l’exercice de la vie privée et donc, pourrait-on dire, à la reconnaissance de soi par soi, déterminante pour la mobilisation personnelle.
Ce même impératif de préservation de l’intimité anime les travailleurs sociaux, souvent confrontés à des questionnements éthiques quant à la nécessité de rendre visible à n’importe quel prix. Ils partagent l’idée d’une violence des institutions à l’égard des plus fragilisés, constamment obligés de se dévoiler et de se « déshabiller ».
Face à une telle violence symbolique, les travailleurs sociaux l’ont rappelé à plusieurs reprises, l’invisibilité peut être considérée comme le dernier espace de liberté ou d’autonomie pour des individus qui ne souhaitent pas ou plus être pris dans le maillage institutionnel et ses contraintes. Ainsi semble-t-il aller de soi, pour ceux interrogés, que « lorsque les personnes se débrouillent seules et demandent qu’on les laisse tranquilles, on doit respecter ce choix ». Ce respect de l’intimité peut aussi se trouver associé à la préservation d’un lieu de vie qui, s’il engendre des risques pour la personne, n’en devient pas moins une condition de la survie : « en milieu rural, (…) les personnes sont très attachées à leur lieu de vie et elles ne veulent pas partir. Elles ne veulent pas abandonner ce qui leur reste, même si elles vivent dans des logements parfois insalubres ».

Le paradoxe de l›invisibilité sociale s›est rarement trouvé éclairé aussi nettement que par les travailleurs sociaux au terme des focus groupes (Baronnet et al., 2015). Leurs discours révèlent l’ambiguïté de leur activité professionnelle, en tant qu’elle vise à faire sortir les publics de l’invisibilité tout en les préservant d’une excessive visibilité. La question se pose alors de savoir où se situe la frontière entre le manque et l’excès de visibilité. De l’opinion même des travailleurs sociaux, il y va d’un enjeu de reconnaissance sociale – une reconnaissance distinguée ici de la seule mise en visibilité sociale. La reconnaissance suppose une mise en visibilité souvent plus subtile que celle orchestrée par les dispositifs institutionnels, une approche qui privilégierait l’expression du respect de la personne sur le traitement de ses besoins objectifs. Ainsi s’agit-il de rendre les personnes visibles « au sens de l’accompagnement », de la relation interpersonnelle, plutôt qu’au sens des dispositifs. Hubert Faes résume bien cet enjeu en affirmant que « le problème de l’invisibilité n’est pas un simple problème de connaissance des personnes, de leurs besoins et d’action pour leur apporter l’aide correspondante. C’est un problème de reconnaissance et de respect. Le problème est dans la manière dont seront traitées les personnes au-delà du secours qui leur est apporté ».
Parce qu’ils se trouvent en contact régulier avec les publics défavorisés ou en grande difficulté, les travailleurs sociaux constituent la source la plus directe de connaissance de ces publics. Leurs difficultés croissantes à faire remonter ces connaissances posent la question des attentes des décideurs politiques à cet égard. Dans quelle mesure ces derniers manifestent-ils le souci de mieux connaître les difficultés spécifiques rencontrées par les populations évoquées jusqu’ici et éprouvant souvent un sentiment d’invisibilité ? Quel rôle les décideurs politiques jouent-ils réellement à l’égard des phénomènes d’invisibilité sociale ? Cet enjeu est d’autant plus important qu’il ouvre la voie à un questionnement sur la responsabilité des institutions publiques dans les processus d’invisibilisation.

Les représentations des décideurs politiques

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