L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

Le rôle des médias

Il peut paraître paradoxal de questionner les processus médiatiques d’invisibilisation sociale. Si une telle interrogation a du sens, c’est que les acteurs du champ médiatique disposent d’une capacité propre 8 mettre en valeur certaines descriptions du monde social et d’en écarter d’autres (Voirol 2005b). Pourquoi les médias n’ont-ils pas assuré la mise en visibilité de ceux que l’on nomme aujourd’hui les invisibles ? Deux études réalisées pour l’ONPES 8 plusieurs années d’intervalle permettent d’esquisser une réponse. La première porte sur
29. 9 % des 30-39 ans ne se sentent pas bien ou pas du tout intégrés dans la société française contre 7 % en moyenne ; 50 % estiment avoir besoin de plus d’aides publiques contre 42 % en moyenne ; enfin, ils sont 37 % à craindre de devenir pauvre dans les cinq prochaines années, contre 32 % en moyenne et jusqu’à 39 % chez les 50-59 ans. Sources : Baromètre DREES, 2015.
30. 37 % des habitants des villes moyennes et 35 % de ceux des petites villes craignent de devenir pauvre dans les cinq prochaines années, contre 31 % de ceux du milieu rural et 27 % de ceux de l’agglomération parisienne (DREES, 2015a).

« les représentations de la pauvreté dans la presse écrite ». Elle nous renseigne sur la façon dont le thème de l’exclusion sociale s’est trouvé fortement médiatisé entre 1998 et 2000 (Lochard, 2001), permettant de saisir les facteurs les plus déterminants de la mise en visibilité, nous éclairant sur les carences possibles des processus de médiatisation. La seconde s’appuie sur une analyse lexicométrique d’un corpus de textes de l’Agence France presse (AFP) et d’articles de presse afin de faire ressortir les discours associés à la pauvreté (El Hadani et al., 2015)31.

Il ressort de ces études une interprétation de l’invisibilisation médiatique produite par les décisions des acteurs des médias. Ceux-ci invisibiliseraient certains publics ou certains phénomènes par les choix qu’ils font de traiter ou non certains sujets, ainsi que par l’orientation qu’ils donnent à tel ou tel traitement des enjeux de pauvreté, de précarité et d’exclusion. Ces choix ne relèvent pas d’un arbitraire pur. Ils reflètent le contexte socio-économique et politique, ainsi que l’influence ou le déficit d’influence des acteurs œuvrant en faveur de la publicisation des phénomènes concernés.

Trois systèmes de représentation contribuent à forger une représentation commune de la pauvreté et de l’exclusion : médiatique, politique et social. Le système médiatique renvoie aux processus de développement, de diffusion et de construction des représentations. Le système politique, ensuite, correspond à une source potentielle des représentations médiatiques. Ce qui génère le débat politique va être traduit en représentation médiatique. Les représentations politiques vont donner lieu, par un processus de traduction, d’adaptation, d’assimilation, à des représentations médiatiques. Enfin, le système des représentations sociales est formé, quant à lui, des représentations quotidiennes, d’un savoir « naïf » tel qu’il se propage dans l’opinion publique.

Ces trois systèmes renvoient à des processus d’influence réciproque entre les médias et le politique, de séduction et de pression entre le politique et l’opinion publique, de captation et d’information entre médias et opinion publique.
Les représentations de l’invisibilité sociale prennent leur source dans ces relations complexes entre les trois systèmes.

– Trois processus d’invisibilisation par les médias se trouvent identifiés :

• l’invisibilisation par le désintérêt des acteurs des médias ;

• l’invisibilisation par la relative inaccessibilité des médias ;

• l’invisibilisation par l’orientation du discours médiatique : « catégories englobantes », effets de stigmatisation et instrumentalisation des récits biographiques.

L’invisibilisation par le désintérêt médiatique

Les médias ont longtemps ignoré les phénomènes d’exclusion sociale. Les premiers acteurs de presse à traiter des « nouveaux pauvres », en juillet 1980, doivent être considérés avec le recul comme des pionniers (Druesne, 1993). Ce thème cependant passe, en 1984-1985,
31. L’étude mobilise les dépêches de l’Agence France Presse à propos de la crise économique (2008-2014) ainsi que, pour une partie de l’analyse, une sélection d’articles issus de la presse nationale, de la presse locale et de la presse associative.

« la rampe de la confidentialité » et accède à la Une des journaux32. Entre 1998 et 2000, on peut considérer que le thème est bien établi dans l’espace médiatique. On pourrait même dire qu’il est omniprésent, bien que son traitement ne soit pas continu et semble souvent dépendre de la survenue d’événements dramatiques. Comment s’organise cette relation entre les phénomènes de pauvreté et les acteurs médiatiques ? Quels sont les processus par lesquels une pauvreté invisible peut se trouver à un moment donné mise en lumière ?

Les articles de presse constituent un matériau riche dans la mesure où ils donnent à voir certains types de « discours sociaux ». Ainsi que le formulait le philosophe Enrst Cassirer, « le langage n’entre pas dans un monde de perceptions objectives achevées (…), il est lui-même un médiateur dans la formation des objets ; il est, en un sens, le médiateur par excellence » (Cassirer, 1969). L’analyse des discours de presse doit ainsi permettre de répondre à deux questions fondamentales : comment et pourquoi le degré d’attention accordé à la « nouvelle pauvreté » a-t-il autant évolué entre le début des années 1980 et la fin des années 1990 ? Quels sont les cadres interprétatifs de la pauvreté posés par les médias entre 1998 et 2000 ? Les réponses à ces questions révéleront, en creux, les raisons pour lesquelles une partie des publics demeure aujourd’hui exclue des médias.
Un certain nombre de constats s’imposent. Celui, d’abord, que la presse ne manifeste pas un empressement continu à l’égard de la pauvreté. Elle lui accorde des degrés d’attention variables – de l’intérêt soutenu voire de l’empressement, à un désintérêt plus marqué, voire une quasi-négligence. Les milieux associatifs ont relevé à plusieurs reprises que l’attention portée à la pauvreté est avant tout « saisonnière » : selon la formule de Lochard, « l’hiver la dope, la belle saison lui est fatale » ! Au point que l’on pourrait évoquer un « calendrier de la bienfaisance » inscrit dans nos habitudes sociales, avec ses fêtes religieuses, ses périodes propices à la « charité médiatique ». Au-delà des effets de calendrier, l’attention médiatique serait conditionnée par les événements liés à la pauvreté. Lochard remarque que le dernier trimestre de l’année 1998 compta le plus grand nombre de publications sur ce thème pour toute la période étudiée. Il a été marqué par trois événements ayant suscité une forte médiatisation : le dixième anniversaire du vote du Revenu minimum d’insertion, une mobilisation importante autour de la question des sans-papiers, et une vague de froid qui toucha le pays fin novembre et début décembre. L’année 1998 fut aussi celle du vote de la loi relative à la lutte contre l’exclusion, dont on peut supposer qu’elle a largement contribué à favoriser une attention générale de la société et des médias à ces sujets. Rappelons que c’est cette loi qui a créé l’ONPES dont les missions premières sont précisément de « contribuer au développement de la connaissance de ces phénomènes, notamment dans des domaines mal couverts par les études et les statistiques existantes ».

Ces événements constituent autant d’opportunités de mobilisation pour le secteur associatif. La loi de 1998 fut soutenue et accompagnée dans son élaboration par les associations de solidarité et les différentes forces sociales
concernées. Dans les mois qui suivirent le vote de la loi, celles-ci restèrent mobilisées. Cette période montre bien que pour la presse, régionale notamment, les associations constituent des sources importantes sur le sujet.
32. « Durant quatre mois, d’octobre à janvier, la pauvreté sera à la Une de l’actualité. Chaque jour, la presse, les radios, les télévisions y vont de leur article ou de leur émission. Les nouveaux pauvres font la couverture du Nouvel Observateur. Les sondages se multiplient. Les associations caritatives sont à l’honneur. » El Hadani et al., 2015, p. 21.

Elles fournissent les connaissances sur la pauvreté et l’exclusion sociale. Les bénévoles locaux constituent pour les journalistes un accès privilégié aux pauvres eux-mêmes. À travers les réponses à ces sollicitations, les associations semblent avoir influencé les formes d’écriture de la pauvreté. Là où les sources institutionnelles se déclinent dans des formes d’écriture « décontextualisantes », les associations favorisent les reportages de proximité, les témoignages vécus, les portraits – tous genres propres à activer un sentiment d’empathie. Lorsqu’ils se réfèrent à ce type de sources, les journaux œuvrent à la mise en visibilité de l’action associative et se positionnent comme des acteurs de solidarité au niveau d’un territoire. Ainsi l’idée reçue selon laquelle les journalistes accorderaient systématiquement un privilège aux sources institutionnelles serait-elle fausse, en tout cas pour la presse régionale et locale. De façon plus générale, cela montre que le « calendrier des événements » se trouve fortement influencé par les associations et amène à poser plus avant la question de l’accessibilité des médias.
L’invisibilisation par la relative inaccessibilité aux médias

Trois catégories d’acteurs peuvent être identifiées en fonction de leur niveau d’accès aux médias. Le personnel politique et les grandes institutions disposent d’un accès régulier qui tient à ceci, que l’un des objectifs visés par les médias consiste en une forme de suivi de l’action publique. C’est un prétexte pour reprendre les « chiffres », pour donner à voir l’évolution du nombre de bénéficiaires du RMI, l’évolution de ses coûts, etc. Cet accès privilégié s’amplifie lorsque le calendrier politique croise la logique médiatique à travers les événements mentionnés plus haut, comme l’anniversaire du vote du RMI.

Certaines grandes associations disposent aussi d’un accès plutôt régulier aux médias. Mais elles dépendent plus fortement des événements que les personnels politiques et les institutions. Ce sont d’ailleurs de tels événements qui ont conduit ces associations à acquérir une certaine notoriété auprès des médias (Journée du refus de la misère, Journée du don du Secours Catholique, etc.). À ces occasions, une place leur est faite, des tribunes leur sont offertes. Les « dates anniversaires » constituent des moments importants pour le mouvement associatif qui s’en saisit pour faire entendre sa voix, étant assuré que, dans ce contexte, ses communiqués trouveront un écho auprès des rédactions. L’accès des grandes associations aux médias n’est toutefois pas « de droit ». Il s’agirait d’un accès périodique plutôt que régulier.

Il faut enfin mentionner les plus petites associations et, au-delà, les individus et les collectifs qui cherchent à se faire entendre sur les questions de pauvreté. Ceux-là ne disposent ni d’un accès régulier ni d’un accès périodique aux médias. Pour se faire entendre, ils se trouvent contraints de perturber l’ordre des choses afin « de “créer l’événement” en suscitant la surprise, le choc ou des formes plus violentes d’incidents » (Molotch et Lester, 1996). Les associations qui agissent pour les sans-papiers, sont souvent amenées à susciter des événements « anti-routine » pour qu’un écho soit donné à leur action. Les résultats sont généralement à la hauteur des attentes de leurs promoteurs. Il peut s’agir de simples manifestations ou bien de véritables mises en scène, comme lorsque l’Abbé Pierre, à la suite d’une expulsion des occupants d’un squat à Paris au printemps 1993, s’installe sur une chaise placée devant la porte et jure qu’il ne quittera pas les lieux avant que les familles

n’obtiennent des solutions de relogement. Encore plus « spectaculaire », le 18 décembre 1994, lorsque, pour attirer l’attention des médias sur l’occupation d’un immeuble vide appartenant à un gros promoteur immobilier, le même Abbé Pierre arrive en hélicoptère pour soutenir l’action ! Comment ne pas songer aussi aux tentes installées par les Enfants de Don Quichotte d’abord à Paris puis à Nantes, Lille, Grenoble, Strasbourg, Toulouse et Bordeaux, afin d’attirer l’attention des médias ? Cette action symbolique permit d’engager un dialogue avec le politique qui aboutira à la loi sur le Droit au logement opposable (DALO). Comment ne pas évoquer également le mouvement de l’hiver 1997 d’occupation des Assedics et des ANPE qui a débouché sur une amélioration des conditions de prise en charge des demandeurs d’emploi (création de la prime de Noël), suite au rapport de Marie-Thérèse Join-Lambert, nommée quelques mois plus tard première présidente de l’ONPES.

Ces exemples montrent que les médias demeurent accessibles à ceux qui savent attirer leur attention. La prise de parole sur la pauvreté a généralement lieu à la suite d’événements plus ou moins spectaculaires. Le discours médiatique sur la pauvreté favorise l’émergence d’un temps public, un espace de dialogue permettant notamment la multiplication des réactions politiques. Mais, hormis ces moments précis, force est de constater que la question de
la pauvreté ne se trouve jamais vraiment installée dans le discours médiatique. Elle se différencie en cela des questions économiques qui constituent une préoccupation constante des médias. C’est le retour à la croissance économique, à la fin des années 1990 et au début des années 2000, qui favorisa l’émergence d’un débat public et médiatique sur le thème des « nouveaux pauvres ». D’ailleurs, les questions de pauvreté sont le plus souvent traitées sous l’angle de l’économie et de l’emploi. On pourrait même se demander si ce traitement « économique » de la question de la pauvreté ne constitue pas un facteur d’invisibilisation : parler de la pauvreté sous cet angle risque, en effet, de contribuer à invisibiliser toutes les populations qui ne rentreraient pas dans ce cadre d’analyse.
De ce point de vue, l’ONPES n’échappe pas à ces difficultés d’accès aux médias dans le cadre de ses missions de porter à la connaissance du plus grand nombre des phénomènes parfois complexes.
L’invisibilisation par l’orientation du discours médiatique
Au tout début des années 2000, une nouvelle forme de discours médiatique sur la pauvreté apparaît, qui aborde celle-ci à travers la seule perspective économique : un système de désignations qui met en avant le décrochage d’une partie de la population par rapport à la reprise de la croissance. Ainsi trouve-t-on de plus en plus souvent des expressions telles que « les oubliés de la croissance », « les exclus de la croissance », « les travailleurs pauvres », « les salariés pauvres », ou même « les oubliés de l’abondance ». Le retour de la croissance amenait alors à s’interroger sur sa capacité à résorber la pauvreté et à intégrer les exclus. Dans son rapport de 2001, Lochard note toutefois que ce vocabulaire nouveau ne parvient pas à concurrencer les appellations les plus répandues et qui demeuraient privilégiées par les journalistes comme « les plus démunis ». Mais le cadre d’analyse économique, lui, s’est bien imposé comme LA nouvelle « intrigue » pour rendre compte de la pauvreté. De sorte que, à partir de ce moment-là, la pauvreté est devenue un problème qu’il convenait de situer par rapport à l’état de l’économie.

Un tel changement de paradigme à l’égard de la pauvreté n’est pas sans conséquence. Si « les plus démunis » appelaient l’aide sociale ou tout autre forme d’intervention compassionnelle, les « oubliés de la croissance » relèvent de mesures socio-économiques en faveur d’un retour à l’emploi. L’expression même de « retour à l’emploi » avait d’ailleurs vu son nombre d’occurrences se multiplier par cinq entre 1998 et 2000 ! Il y va donc ici de l’apparition d’un nouveau cadre d’analyse qui, sans se substituer au premier, le rejoint pour coexister avec lui. Selon Lochard, « on voit désormais les pauvres autrement, comme des participants éventuels à la production, ayant seulement plus de difficultés à y prendre part, à s’y insérer ». Doit-on y voir l’apparition d’une nouvelle catégorie de publics associés à la pauvreté par les médias et qui correspondraient, au moins pour partie, à ceux touchés aujourd’hui par l’invisibilité sociale ? L’association, par la presse, des « nouveaux pauvres » des années 2000 aux processus de mobilité sociale descendante semble confirmer en partie cette idée.
Quinze ans plus tard, l’analyse d’un corpus d’articles de presse comparable conduit à penser que cette tendance s’est prolongée. Les catégories de « précaires », de « travailleurs » et de « salariés » sont surreprésentées dans l’espace médiatique. Surtout, leur traitement privilégie des analyses portant sur les dispositifs d’accompagnement vers le retour à l’emploi. Le traitement qui est fait des chômeurs et des travailleurs tant à l’AFP qu’à l’Assemblée nationale relève davantage d’un traitement externe, situationnel. Ces groupes sont en effet abordés en fonction de la conjoncture, du contexte et de macrovariables, plutôt que du point de vue des personnes ou des populations. Le chômeur disparaît en tant que personne au profit de chiffres normatifs, produits et repris par les institutions. Il est essentiellement considéré comme un taux et plus rarement comme une personne. Au lieu de donner la parole aux individus et aux groupes concernés, ce sont les représentants des dispositifs d’insertion qui sont appelés par les médias à faire connaître les profils recensés et les difficultés rencontrées pour les accompagner.
Pour autant, un renversement s’est produit entre 2000 et 2015 dans ce traitement économique de la pauvreté : la crise initiée en 2008 a conduit les médias à opérer un basculement vers une approche plus empathique des « précaires » et des « travailleurs pauvres ». Les articles de l’AFP expriment un nouvel équilibre entre la responsabilisation des individus d’un côté et celle des institutions de l’autre. Le vocabulaire utilisé traite du chômage et de la recherche d’emploi d’un côté, mais également des salariés et des syndicats pour la préservation de leur emploi, et des politiques sociales du gouvernement dans une situation de crise économique aux niveaux national et européen. Le travailleur n’est pas invoqué dans une optique de mise en exemplarité, de réussite, ou de protection statutaire, mais dans une conjoncture de pressions face au nombre de chômeurs. Il est ainsi présenté comme une future victime potentielle du chômage, qui agit à la fois comme une pression et une menace. Il existe donc une grande porosité entre les deux catégories du chômeur et du travailleur, ce qui nous renvoie à la question de l’invisibilité par focalisation. Lier les deux catégories conduit à ne pas considérer ce qu’elles ont en propre. Le chômeur n’est défini que par l’exclusion du travail, alors qu’il se trouve exclu de bien d’autres domaines de la vie sociale. Le travailleur est présenté comme risquant de perdre son travail, alors qu’il a d’autres revendications dans la préservation ou l’amélioration de ses conditions de travail et de ressources.

Ces considérations confirment l’hypothèse d’une invisibilisation des publics via une instrumentalisation des réalités, des profils et des récits en lien avec la pauvreté. Dans leur souci d’offrir au public un portrait accessible et dramatisé de la pauvreté, les acteurs médiatiques auraient renoncé à restituer fidèlement les phénomènes décrits. L’analyse que fait le rapport de 2015 (El Hadani et al.) d’un corpus d’articles récents issus de la presse nationale, régionale et locale conduit toutefois à nuancer cette affirmation. Plus l’échelle territoriale est petite, plus la restitution de la réalité serait fidèle – la plus fidèle étant à rechercher dans la presse associative. La dissociation de la réalité et du discours opérée au niveau national et, dans une moindre mesure, aux échelons inférieurs, reposerait sur trois mécanismes en particulier. Celui, d’abord, consistant à recourir à des « catégories englobantes » plutôt qu’à une caractérisation nuancée des difficultés rencontrées en fonction des profils.
Les « jeunes » forment un exemple caractéristique de cette tendance. Dans les articles ayant trait aux banlieues, le « jeune » peut être placé en position de témoin, de victime ou de délinquant. Mais son association régulière à des contextes de violence a un effet de renforcement des stigmates négatifs qui pèsent déjà sur cette catégorie. La catégorie englobante des « jeunes » conduit ainsi à un décalage entre la réalité médiatique et la réalité vécue.

Un second biais d’invisibilisation consiste à ne pas donner directement la parole aux individus. À la place, au-delà du recours à un certain nombre de porte-parole (collectifs, associations, chercheurs, travailleurs sociaux), les journalistes proposent de plus en plus souvent, à partir de la fin des années 1990, des « récits biographiques ». Apparemment neutres, ces récits sont en réalité orientés vers un certain cadre d’analyse de la pauvreté. Selon la formule de Jean-Claude Passeron (1989), le genre biographique est porteur d’un « pouvoir exorbitant d’intelligibilité
». Il constitue un moyen pour faire passer des messages tout en s’appuyant sur une adhésion empathique du lecteur à l’itinéraire le plus souvent chaotique du personnage ainsi mis en scène. Lochard remarque que le développement de ce genre de récit biographique s’accompagne d’un nouveau vocabulaire. Les récits se concentrent sur les ruptures, les accidents de parcours. L’image de personnes « normales » subitement plongées, à la suite de ces accidents, dans des situations de détresse se trouve renforcée par l’usage constant du verbe “tomber” et de ses synonymes. On évoque des vies qui tiennent « à un fil », des personnes « mal dans leur peau » éprouvant une certaine « détresse ». La figure du pauvre qui apparaît à travers ces récits est celle d’un patient qui a besoin du secours et de la charité des autres et des institutions pour s’en sortir. De façon générale, les personnages y sont plus fréquemment caractérisés par ce dont ils sont privés que par leurs atouts.

On trouve ici un rôle des médias de porte-parole des publics pauvres et précaires qui peut conduire paradoxalement à leur inaudibilité et, partant, à un fort sentiment d’invisibilité. En effet, leur mise en lumière ne signifie pas pour autant leur prise de parole. À ce titre, l’enquête conclut à une très forte différenciation du degré réel de mise en visibilité/audibilité par la presse, la plus authentique étant le fait de la presse associative et la plus décalée étant celle de la presse nationale, la presse régionale se situant à un degré intermédiaire. Il irait donc bien, dans certains cas, d’une invisibilisation de la parole du pauvre par les médias. Ce constat ne doit toutefois pas automatiquement conduire à la formulation d’une critique. La mise en visibilité et en audibilité des personnes les plus en difficulté n’est pas chose aisée.

Les travaux concourant à ce rapport ont eux-mêmes rencontré de nombreuses limites dans leur tentative de faire parler les invisibles.

Le regard des travailleurs sociaux

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