L’INVISIBILITÉ SOCIALE : UNE RESPONSABILITÉ COLLECTIVE RAPPORT 2016

CHAPITRE 2
Les processus
d’invisibilisation

Les quatre études qui servent ici de référence doivent nous permettre de caractériser les principaux processus d’invisibilisation décrits précédemment : social, institutionnel et médiatique. Non que l’invisibilité se réduise à ces seules formes et au jeu des acteurs concernés car il convient de souligner le rôle qui échoit aux citoyens dans la vie quotidienne, à travers les comportements de considération ou, au contraire, d’évitement, de mépris ou de stigmatisation qu’ils sont susceptibles d’infliger de façon plus ou moins consciente.
La définition de l’invisibilité sociétale utilisée est celle proposée au terme du premier chapitre. Elle désigne l’ensemble des processus d’invisibilisation individuelle ou collective contribuant à renforcer les situations de précarité ou
de pauvreté. Les études se concentrent sur l’analyse des processus d’invisibilisation médiatiques, politiques, ceux relevant du travail social, et enfin ceux induits par la statistique sociale. D’autres auraient pu être étudiés, comme ceux relevant du champ juridique ou encore ceux découlant des interactions quotidiennes entre les personnes. Ils seront néanmoins mobilisés dans le troisième chapitre, afin d’enrichir les analyses des publics cibles.

Ce deuxième chapitre s’ouvre sur la synthèse d’une enquête menée par le Crédoc sur les difficultés que les Français vivent et considèrent être partiellement ou totalement invisibles aux yeux des décideurs politiques et des médias. Cette tentative de mesure du sentiment d’invisibilité des Français par le prisme des difficultés exprimées se trouve complétée par plusieurs indicateurs issus du Baromètre 2014 de la DREES (2015a). Il s’agit ainsi, avant d’interroger ses causes, de vérifier l’hypothèse selon laquelle le sentiment d’invisibilité serait largement répandu.

Une partie des Français confrontés à des difficultés « invisibles »

L’enquête du Crédoc (2015) porte sur un échantillon représentatif de la population française dans son ensemble et vise à révéler l’ampleur du sentiment d’invisibilité. Les questions sur la nature de l’invisibilité sociale ont été formulées de manière ouverte. Il en ressort que la moitié des Français estiment rencontrer « très souvent » ou « assez souvent » « des difficultés importantes que les pouvoirs publics ou les médias ne voient pas vraiment » (p. 25). Si cette approche relativement floue de l’invisibilité sociale empêche de considérer les résultats de cette enquête comme révélant la véritable ampleur de ce phénomène
en France, elle n’en permet pas moins une caractérisation de la relation que les Français entretiennent avec le sentiment d’invisibilité.

Selon les résultats obtenus, les difficultés « que les pouvoirs publics ou les médias ne voient pas vraiment » peuvent être rangées en trois grandes catégories :

• des difficultés financières (22 %) et des difficultés d’accès aux droits et aux besoins fondamentaux (emploi, logement, droits sociaux et services publics, pour 19 %). Soit des difficultés de nature matérielle ;

• des difficultés liées à un défaut de solidarité sociale : le manque de cohésion sociale (12 %), le ciblage des aides sociales avec ses effets de seuil (7 %), l’absence d’écoute par les élites (6 %) ;

• des difficultés liées à l’environnement quotidien : la dégradation de l’environnement proche et lointain (5 %) et les mauvaises conditions de travail (4 %)27.

Lorsqu’on interroge les Français sur les causes de l’invisibilité des difficultés qu’ils peuvent rencontrer, ils semblent confirmer l’hypothèse d’un enjeu fondamentalement médiatique. Ainsi 42 % des personnes interrogées les associent au « tropisme sensationnaliste des médias ». En englobant des difficultés spécifiques dans des catégories globales, les médias contribueraient à sous-estimer les problèmes rencontrés par certaines populations, même si ce sont les enjeux de cohésion sociale qu’ils mettent en avant, à travers la dénonciation d’une « ère du chacun pour soi » (50 %). En effet, dans ce contexte, seuls les médias ont le pouvoir de rendre visibles les groupes spécifiques, ce qui se produit notamment lors d’interventions spectaculaires visant à attirer l’attention sur les publics concernés.

En l’absence de tels événements et sans leur médiatisation, la sphère politique demeurerait « aveugle » à tout un ensemble de problèmes (38 %). Ainsi, aux yeux des Français, l’invisibilité sociale est-elle le produit du double aveuglement politique et médiatique vis-à-vis de nouvelles catégories de personnes fragiles –
un aveuglement aggravé par les tendances croissantes au repli sur soi. En n’ayant pas conscience de ces difficultés spécifiques, les pouvoirs publics renforceraient le danger d’un passage de la pauvreté à la grande pauvreté. De plus, le sentiment de rejet éprouvé par les individus concernés risque de les conduire à se replier davantage. Un tel repli pourrait être à son tour la cause d’une extension des difficultés : aux difficultés matérielles s’ajouteraient des difficultés sociales comme un sentiment d’exclusion, une disposition plus affirmée au conflit ou encore une tendance à s’abstenir lors des élections.

Peut-on établir un profil type de populations touchées par ce sentiment d’invisibilité ? Il semble affecter toutes les situations professionnelles. Mais
il serait plus élevé chez les actifs et plus particulièrement chez les 40-59 ans.
Il touche d’abord les personnes sans emploi puisque deux tiers des individus au chômage déclarent être confrontés « souvent ou assez souvent » à ces difficultés, contre seulement un actif occupé sur deux et moins d’un inactif sur deux. Le lieu d’habitation semble peu déterminant pour expliquer ce sentiment d’invisibilité, à l’exception notable des « communes isolées hors influence des pôles ». On note aussi que, contre toute attente, la composition familiale ne semble pas avoir d’impact sur le sentiment d’invisibilité sociale. On s’étonnera notamment du fait que les foyers
27. Sources : Crédoc 2015.

monoparentaux ne se déclarent pas plus confrontés à des « difficultés passées sous silence » que les autres types de ménages.

D’autres résultats peuvent paraître surprenants, comme l’étaient certains profils retenus par Bourdieu et Beaud. Ce ne sont pas les plus pauvres qui s’estiment les plus en proie à des difficultés non ou peu prises en compte (56 %), mais les classes moyennes inférieures (58 %). Et plus surprenant encore, le sentiment d’invisibilité affecte également les ménages aux revenus supérieurs (41 %). Ainsi l’invisibilité serait-elle à rapprocher de la progression du sentiment de déclassement constaté depuis une quinzaine d’années en France28. Un rapprochement confirmé par le fait que, à un même niveau de revenu, les personnes qui se sentent invisibles sont systématiquement plus nombreuses à estimer faire partie des classes populaires ou des « défavorisés ».

Plus encore qu’un sentiment d’exclusion, l’invisibilité refléterait donc la frustration des personnes dont le salaire ne suffit plus à faire face à l’ensemble des dépenses structurelles et de loisirs : ceux qui considèrent leur budget logement comme une charge très lourde à laquelle ils ne peuvent plus faire face (taux d’invisibilité : 70 %), ceux qui doivent serrer régulièrement leur budget (57 %) – par exemple, ceux qui ne sont pas partis en vacances au cours des douze derniers mois : 55 %. Cette tendance marque l’écart croissant entre ceux qui ont les moyens de participer pleinement à la société et ceux qui s’en trouvent de plus en plus éloignés. On notera enfin que les Français les plus pessimistes sur l’évolution de leurs conditions de vie déclarent aussi plus souvent être confrontés à l’invisibilité sociale : 73 % de ceux qui estiment que leurs conditions de vie vont beaucoup se détériorer dans le futur estiment davantage souffrir d’invisibilité sociale. On retrouve, là encore, une tendance globale à un certain pessimisme qui affecte la France depuis une quinzaine d’années.

D’autres critères permettent d’affiner ce profil des individus développant un sentiment d’invisibilité sociale. Les propriétaires (sans emprunt) ne sont que 45 % à s’estimer confrontés à des difficultés qui ne seraient pas prises en compte, contre 54 % des locataires. Se considèrent aussi plus souvent invisibles ceux qui déclarent un état de santé dégradé (taux d’invisibilité : 62 %), un état dépressif antérieur (65 %) ou encore un handicap (61 %). Les personnes ayant de faibles interactions sociales sont aussi plus nombreuses à estimer souffrir d’invisibilité sociale : 57 % de ceux qui ne rencontrent pas régulièrement leur famille proche et 64 % de ceux qui ne reçoivent jamais d’amis à leur domicile. De façon générale, l’écrasante majorité des Français reconnaît l’existence de formes d’invisibilité sociale (85 %). Cette opinion est répandue dans toutes les catégories de la population, « d’un bout à l’autre du corps social
». L’enquête fait toutefois ressortir un profil spécifique, celui des jeunes de moins de 25 ans : ils sont à la fois moins nombreux à se déclarer victimes d’invisibilité sociale (72 % contre 79 % en moyenne) et, parmi ceux qui s’estiment invisibles, ils sont plus nombreux à considérer que l’invisibilité n’affecte que peu de personnes en France (10 % contre 8 %).
28. Selon l’Eurobaromètre (Commission européenne, 2014), par rapport à l’ensemble de ses voisins européens, la France est le pays où l’on a le plus tendance à considérer le risque de la pauvreté comme universel (87 % des Français, contre 67 % des Européens). Elle est aussi parmi ceux où la crainte de faire soi-même face à un basculement dans la pauvreté est la plus élevée (36 % contre, par exemple, 29 % au Royaume-Uni). Sources : Eurobaromètre Standard 81 (2014), QE 5.3 (p. 27).

Ces résultats se trouvent globalement confortés par ceux obtenus dans le cadre du Baromètre d’opinion de la DREES (2015a), 8 quelques exceptions près. Les 40-59 ans sont identifiés par l’enquête du Crédoc comme une catégorie éprouvant un fort sentiment d’invisibilité. Le baromètre de la DREES indique pourtant que la tranche d’âge se sentant la moins intégrée et considérant avoir besoin de plus d’aides publiques se trouve chez les 30-39 ans. Ils sont aussi, avec les 50-59 ans, ceux qui craignent le plus de devenir pauvres dans les cinq prochaines années29. Les personnes éprouvant le plus faible sentiment d’intégration sociale et estimant avoir besoin de plus d’aides sont les bénéficiaires du RSA : 19 % ne se sentent pas intégrés et 66 % souhaiteraient plus d’aides. On note enfin, de nouveau, l’absence d’un profil type de « l’invisible social ». Les ruraux ne semblent pas plus affectés que les urbains par le sentiment d’un manque d’intégration ou de besoin d’aide supplémentaire, les résultats faisant plutôt ressortir 8 ce titre un désavantage des habitants situés dans les moyennes et les petites villes30. L’une des catégories étudiées dans ce rapport, celle des travailleurs indépendants, a fait l’objet d’une analyse spécifique qui ne permet pas de conclure 8 un manque d’intégration sociale ou 8 un besoin supérieur d’aides publiques. Ils sont par ailleurs moins nombreux que la moyenne 8 craindre de devenir pauvres dans les cinq prochaines années (32 % contre 35 %). Même les plus pauvres d’entre eux semblent globalement plus satisfaits 8 l’égard de leurs conditions de vie que la moyenne.

En définitive, l’enquête du Crédoc confirme que les phénomènes d’invisibilité sociale sont beaucoup plus larges que ce que recouvrent les situations de pauvreté et d’exclusion. Le sentiment d’éprouver des difficultés dans la vie quotidienne qui seraient méconnues des responsables politiques est même plus fort parmi des catégories qui n’appartiennent pas 8 celles qui sont les plus pauvres. Elles n’en subissent pas moins l’impact déformant de processus d’invisibilisation mus par des acteurs multiples. C’est cette invisibilité sociétale, telle qu’elle affecte particulièrement des personnes pauvres, que l’on va explorer par la suite. Quatre angles nous ont semblé constituer autant de champs d’invisibilisation : le rôle des médias, les pratiques des travailleurs sociaux, les représentations des décideurs politiques et, enfin, les choix de la statistique sociale.

Le rôle des médias

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